
André Malraux a bien mal choisi son moment de mourir. Alors que la France devrait s’affairer à préparer la commémoration du cinquantième anniversaire de sa mort (23 novembre 1976) et le trentième de sa panthéonisation (23 novembre 1996), elle a visiblement la tête à tout autre chose et n’a cure du grand homme qui se morfond en son tombeau. Les célébrations passeront inaperçues, si même elles ont lieu. Voici déjà que des annulations en cascade font disparaître un à un les rendez-vous publics où il devait être question du grand homme – ainsi le 5 novembre devions-nous tenir une conférence à plusieurs voix à l’université de la Sorbonne-Nouvelle dans le cadre des conférences Cultures Ouvertes. Mais l’université sera probablement fermée, à moins qu’elle ne soit occupée. Le même jour, en soirée, je devais participer à une table ronde au théâtre de Chaillot sur le même sujet ; elle paraît très incertaine en raison de la grève qui risque de paralyser Paris ce jour-là. Il ne restera des événements prévus cette semaine qu’une émission de radio, le Cours de l’histoire, mardi matin, sur France Culture, également consacrée à Malraux et à laquelle je participerai aux côté de Janine Mossuz-Lavau et Martial Poirson. Il est également prévu, le 19 novembre, une journée d’étude organisée par le Comité d’histoire du ministère de la Culture et, le 27 novembre, une conférence sur Malraux et les maisons de la culture que je donnerai à la Maison de la culture de Bourges, en attendant un colloque prévu en mars sur Malraux : quel héritage? toujours à Bourges.
Oui, cela fait beaucoup, et l’annulation ou le report de tel ou tel de ces événements n’a rien de dramatique, surtout au regard des enjeux du moment. On se prendrait même à éprouver une vague culpabilité de continuer à travailler, écrire, lire, faire cours, bâtir des projets de recherche quand ceux-ci ne touchent pas directement aux luttes et revendications de la France en colère (même si parler de service public de la culture et des moyens nécessaires que la Nation doit lui consacrer, comme le pensait Malraux, n’est pas sans lien avec les problématiques du moment). Pourtant, la vie de l’esprit, même et surtout quand elle n’a pas de lien direct avec l’actualité, quand elle paraît à première vue tout à fait inutile, a sa temporalité propre, son autonomie, sauf à considérer, comme le faisaient les communistes et les fascistes, qu’elle doit servir avant tout des objectifs politiques.
Nous débattrons certainement de ces questions – qui ne sont pas nouvelles, même si chaque génération doit les penser à nouveaux frais – lors de la journée du 7 novembre que j’organise avec mes amis du Centre culturel à Royaumont, autour de cette question moins simple qu’il n’y paraît : « Où peut-on penser librement? » Cette journée servira de lancement à la réintroduction des sciences sociales et humaines à l’abbaye de Royaumont, dont elles avaient été à peu près exclues depuis quatre décennies, alors qu’elles y occupèrent une place importante des années 1950 aux années 1970. Le lien avec Malraux est d’ailleurs bien réel, puisque ce dernier a été très proche des propriétaires de l’abbaye de Royaumont à l’époque, Henry et Isabel Gouïn ; c’est lui qui leur conseilla de transformer le cercle culturel qu’ils avaient fondé en fondation sur le modèle des fondations étatsuniennes, la première fondation à vocation culturelle en France.
J’ai souhaité que la discussion inaugurale porte sur les lieux qui permettent la pensée libre. Quels sont les lieux où l’on peut aujourd’hui penser, débattre, interroger ce qui nous est donné pour évident par les puissances du moment? Christian Jacob, le maître d’oeuvre des « Lieux de savoir » prononcera une conférence sur le rapport entre lieux de pensée et lieux de savoir. Suivront trois tables rondes rassemblant des chercheurs et chercheuses de diverses disciplines, des responsables de structures culturelles, des journalistes, des élus, des dirigeants et dirigeantes d’entreprise.
Trois autres rencontres sont d’ores et déjà prévues en 2027, au printemps sur la politique culturelle, à l’été sur l’intelligence artificielle, à l’automne sur le dialogue entre les arts et les sciences humaines et sociales. Nous voudrions également proposer des résidences d’écriture à de jeunes et moins jeunes chercheurs et chercheuses, des séjours all inclusive de quelques jours pour leur permette d’écrire un article, lancer ou finir un livre, monter un projet de recherche, sans avoir à se soucier de rien d’autre que de leur travail dans un cadre magnifique…

Je suis parti du constat que les sciences humaines et sociales, en France mais aussi dans d’autres pays comparables, sont de plus en plus contestées, attaquées, alors même que les enjeux sur lesquels nous travaillons apparaissent d’une importance croissante. Dialogue des cultures, inégalités sociales, géopolitique de la terreur, intelligence artificielle, adaptation aux changements climatiques… Les sujets d’inquiétude et d’étude ne manquent pas. Ce qui manque, ce sont les lieux et les vecteurs pour penser librement, à l’écart des injonctions économiques et politiques quoique en dialogue avec elles. J’espère que Royaumont pourra être l’un de ces lieux, pourra offrir l’espace-temps nécessaire à l’élaboration et à l’énonciation d’une pensée non formatée, en s’intéressant à ces questions sociétales très actuelles mais aussi en réouvrant l’espace des avenirs possibles, en faisant preuve d’imagination collective, contre tous les prophètes de malheur.
LM
ps : j’ai oublié de signaler la sortie récente du dernier numéro de l’excellente revue Sociétés et Représentations, dont le dossier est consacré à l’archéologie des cultures médiatiques. Pour vous donner envie de le lire, je vous livre ici la présentation du numéro :
Archéologie des cultures médiatiques
Archaeology of Media Cultures
Sous la direction de Aurélie Huz et Alice Jacquelin

Informations sur cette image
Crédits : Photo : Stéphane Dabrowski. Avec l’aimable autorisation de Stéphane Dabrowski.
« Blockbusters vidéoludiques, flux incessants d’images partagées sur des réseaux sociaux, franchises transmédia et plateformes de vidéo à la demande : l’hégémonie des cultures médiatiques contemporaines tend à éclipser les formes avortées et les dispositifs obsolètes, qui tous font pourtant partie de l’histoire des médias tels que nous les connaissons aujourd’hui. À rebours d’un récit linéaire, faire l’histoire de ces objets disparus permet d’esquisser les contours d’autres rapports à la culture de masse et de faire surgir des réalités culturelles méconnues, qui hantent notre mémoire médiatique.
Sans nostalgie, ce dossier mobilise la boîte à outils de l’archéologie des médias – la série culturelle, la variantologie, le matérialisme technique, l’archive – pour creuser dans la temporalité médiatique et exhumer d’une part des filiations alternatives entre anciens et nouveaux médias, d’autre part des usages oubliés. Il invite ainsi à défamiliariser le regard et dessine une « archéologie au carré », une analyse de la culture de masse où inventions techniques et pratiques collectives se façonnent mutuellement.
Mener un tel chantier, c’est chercher à saisir comment les usages et les imaginaires se configurent à l’interface des machines et des supports, pour mieux réinscrire expériences culturelles et plaisirs esthétiques au sein d’une histoire technique et sensible plus large. »
