Bonsoir,
cela faisait longtemps que je n’avais pas écrit de billet sur ce blog – quelque chose comme deux mois. Entretemps, il s’est passé pas mal de choses, en France et dans le monde… Je voudrais dire quelques mots de trois élections récentes et d’une à venir. De l’espoir qu’elles font naître, en particulier parmi la jeunesse.

La bonne nouvelle du week-end est venue du Brésil. Donné battu il y a trois semaines au soir du premier tour, en retard de plusieurs points face à son rival Flavio Bolsonaro, le président sortant, Lula da Silva, a été réélu avec plus de 52% des voix et un écart de 4 millions de bulletins, ce qui est considérable. Le secret de ce que certains appellent, en termes sportifs, une « remontada » (ce qui n’est pas abusif, l’élection étant présentée et vécue par beaucoup de Brésiliens comme un match de football)? L’engagement d’une partie de la jeunesse aux côtés de Lula, son usage des réseaux sociaux et sa capacité à mobiliser les abstentionnistes, voire à faire basculer en sa faveur certains électeurs qui avaient voté Bolsonaro au premier tour. Ce dernier, on vient de l’apprendre, s’est enfui aux Etats-Unis via l’Equateur, craignant les foudres de la Justice pour des affaires de corruption. Tête basse et mains sales, pour parodier un slogan du Front national voici quelques décennies… Cette victoire de Lula est évidemment une bonne nouvelle pour la gauche brésilienne et, au-delà, pour tout ce que ce pays compte de déshérités, qui auraient souffert des politiques libérales de Bolsonaro ; c’est aussi une bonne nouvelle pour les défenseurs de l’Amazonie, des Indiens, des femmes, pour tous les progressistes qui redoutaient à juste titre le retour de l’extrême-droite au pouvoir. Mais celle-ci n’a perdu « que » l’élection présidentielle ; elle est désormais majoritaire à la Chambre des députés et au Sénat, ce qui va rendre très difficile le travail législatif du gouvernement. La majorité des gouverneurs est aussi hostile à Lula, lequel aura donc fort à faire pour mener à bien sa politique. Mais sa tâche principale dans les années qui viennent pourrait bien-être de se trouver enfin un ou une successeur.e afin de transmettre le flambeau à une nouvelle génération. Lula a 81 ans et même s’il est en bonne forme (pas le soir des résultats, où il était quasiment aphone), il n’est pas éternel. Espérons que ce quatrième mandat ne sera pas celui de trop, comme le fut le second de Biden.

La jeunesse a aussi gagné en Serbie. Le 25 octobre dernier, des élections législatives anticipées, réclamées par les étudiants depuis plus d’un an, ont vu la défaite du Premier ministre en place, Aleksandar Vučić, au pouvoir depuis 14 ans. Ce dirigeant nationaliste, populiste, pro-russe (tout en se présentant comme pro-européen à Bruxelles) aura usé de tous les moyens légaux, et parfois illégaux, à sa disposition pour mater la révolte de la rue, en vain. Indignés par la corruption révélée par l’accident de la gare de Novi Sad (seize morts tués par l’effondrement de l’auvent de la gare en raison de malfaçons), les étudiants d’abord, la société civile ensuite se sont levés en masse pour réclamer de nouvelles élections et les ont obtenues après des mois de manifestations pacifiques. Tout reste à faire, désormais, et la tâche s’annonce rude pour un parti étudiant sans leader déclaré qui devra mener à bien l’intégration de la Serbie dans l’Union européenne.

La jeunesse, encore, cette fois en Israël, pour départager deux camps en présence : les pro- et les anti-Nétanyahou. Le Premier ministre sortant remettait son mandat en jeu au terme d’une législature de quatre années pendant lesquelles il y eut le massacre et les enlèvements du 7 octobre suivis des représailles massives sur les Palestiniens de la bande de Gaza. Tous les bulletins n’ont pas été dépouillés à l’heure où j’écris ces lignes mais les premiers résultats montrent que si Nétanyahou n’a pas gagné, il n’a pas perdu non plus. Aucun des camps en présence, le sien comme celui de l’opposition menée par Gadi Eisenkot, n’aura la majorité nécessaire à la Knesset, où, par ailleurs, les partis arabes font une percée remarquable, grâce une mobilisation sans précédent des Arabes israéliens, en particulier la jeunesse. En face, selon les derniers sondages, la jeunesse juive, y compris celle qui se trouve actuellement sous les drapeaux, vote majoritairement en faveur du Likoud. Gadi Eisenkot ayant, pendant la campagne, exclu de s’allier aux partis arabes pour former une coalition (il souhaite en gros continuer la politique de Nétanyahou sans ce dernier, et agir de façon un peu plus acceptable par la communauté internationale), l’impasse est totale. Un retour aux urnes est d’ores et déjà envisagé mais, avec 65% de taux de participation à ces élections, un record, on ne voit pas bien quels changements pourraient intervenir dans le corps électoral ces prochaines semaines.
L’automne 2026 verrait-il l’irruption sur la scène politique de cette fameuse « Gen Z », cette génération née au début des années 2000 qui a aujourd’hui entre 15 et 25 ans, une génération que l’on disait (que ses aînés disaient) apathique, individualiste, indifférente à la politique? On pourrait le penser, d’autant qu’elle est aussi la protagoniste principale d’autres événements récents, de la contestation étudiante en Mauritanie à celle qui défile depuis plus d’un mois maintenant dans les rues des villes françaises.

« La jeunesse n’est qu’un mot », disait Pierre Bourdieu, elle n’existe pas, sinon sous forme de construction sociale et historique. Ce qu’ont montré les récentes manifestations en France c’est, me semble-t-il, qu’il en existe au moins de trois sortes. La jeunesse étudiante et lycéenne, préoccupée avant tout par ses conditions d’étude, la jeunesse qui s’est livrée au pillage par opportunisme, la jeunesse très politisée de l’ultra-gauche, qui s’en est prise aux symboles de la République. Sans compter toute la jeunesse – on l’oublie – qui n’a pris part à aucune de ces actions. Le point commun entre tous ces jeunes? La peur de l’avenir, dans un monde qui se déglingue sous leurs yeux, entre menaces de guerre, dérèglement climatique, montée de l’IA et du chômage. Cela dans un pays vieillissant, dans lequel les moins de 20 ans seront moins nombreux en 2030 que les plus de 65 ans, où une majorité de députés de droite comme de gauche s’est entendue tout récemment pour rejeter la réduction de l’abattement fiscal de 10% dont bénéficient les retraités qui paient l’impôt sur le revenu.
Comment, dans ces conditions, ne pas avoir de sympathie pour le mouvement étudiant et lycéen et reconnaître que certaines de ses revendications sont parfaitement légitimes et auraient dû être satisfaites depuis longtemps? Comment ne pas être d’accord avec eux, quand ils dénoncent la précarisation de l’enseignement supérieur, les amphis surchargés, les bourses insuffisantes? Pourtant, je ne parviens pas à adhérer tout à fait au mouvement, quelque chose, dans ses mots d’ordre, dans ses soutiens, dans ses méthodes, me gêne.
Dans ses mots d’ordre : je ne crois pas que la suppression de Parcoursup ou de Monmaster soit une solution aux problèmes de l’université, ni que l’on puisse se passer de sélection entre tous les élèves qui se présentent dans des filières en tension. Ces plateformes sont des outils qui ont amélioré la situation antérieure, où les étudiants n’avaient aucune idée de la diversité des formations disponibles, où ils étaient tirés au sort faute de place, où ils faisaient la queue pendant des heures dans l’espoir, souvent déçu, d’intégrer la formation de leur choix. Que l’on rende ces outils plus transparents, plus lisibles, que l’on augmente le nombre de places dans un certain nombre de formations (notamment en BTS), c’est une nécessité ; mais dire que tout élève peut choisir la formation de son choix et qu’on lui trouvera toujours une place, c’est faire preuve de démagogie et c’est condamner une majorité d’entre eux à l’échec au bout de la première année. C’est pourtant ce que prétend LFI qui, depuis le début, a flairé la bonne affaire électorale en se plaçant aux côtés des lycéens et étudiants qui défilent dans les rues, y voyant un électorat acquis à sa cause et à son lider maximo Jean-Luc Mélenchon. En les poussant à la surenchère, en les incitant à refuser tout compromis, LFI entend profiter au maximum du bordel ambiant – c’est de bonne guerre (civile), dira-t-on. Mais, comme je n’aime pas l’idée de jouer les idiots utiles du mélenchonisme, je préfère ne pas, comme disait Bartleby. Voilà pour les soutiens. Quant aux méthodes, autant la manifestation me semble totalement légitime (alors qu’elle est réprimée à coups de matraque et de gaz lacrymogènes employés sans discernement), autant les blocages, les occupations qui dégradent les locaux voire s’en prennent aux personnels me dérangent car j’y vois une violence insupportable. A quoi l’on me rétorquera que cette violence n’est qu’une réponse à une autre violence, sociale et politique, qui est le fait de l’ordre capitaliste ou sécuritaire. A partir de quand la violence civile devient-elle légitime? C’est un débat, auquel un auteur comme Nicolas Framont (rédacteur en chef de Frustration Magazine) a récemment apporté une intéressante contribution avec son livre Saint Luigi : comment répondre à la violence du capitalisme (Les liens qui libèrent, 2025). En tout cas, pour ma part, je continue de penser que l’on avance plus et mieux en se parlant, en s’écoutant, en négociant, qu’en s’insultant et en se frappant. Mais je suis sans doute un naïf et, aux yeux des plus enragés, un social-traître voire un fasciste tout à fait méprisable.

Nous verrons comment les choses évoluent dans les jours qui viennent. Des avancées ont été obtenues, des promesses faites (mais que peut promettre un gouvernement qui ne sera plus là dans six mois et qui gère au jour le jour un pays au bord de la faillite?). J’espère retrouver l’université et mes étudiants la semaine prochaine mais rien n’est moins sûr, tant la jeunesse, ou une certaine jeunesse, est aujourd’hui partagée entre la rage et le désespoir. Cette colère pourra-t-elle trouver un débouché politique lors des élections présidentielle puis législatives qui se dérouleront en France? Peut-être. Mais n’oublions pas qu’une autre jeunesse est plutôt séduite par l’extrême-droite et qu’elle pourrait bien, elle aussi, se faire entendre.
LM