Un vieux coq au pays des kiwis

En cette semaine de « vacances » consacrée, comme il se doit, au travail en retard, il me vient la nostalgie des Antipodes, le souvenir ému d’un voyage effectué il y a quelques mois en Australie et en Nouvelle-Zélande dont j’avais tiré un texte jamais publié. Avant qu’il ne se défraîchisse à l’excès, j’ai décidé de le publier ici, comme un écho personnel aux deux conférences sur la littérature de voyage que j’ai récemment données à la Sorbonne-Nouvelle et à la dernière séance du cours de licence « Voyages et voyageurs » la semaine prochaine. J’espère qu’il vous donnera envie de découvrir ces îles lointaines, synonymes pour moi d’une parenthèse enchantée.

Pourquoi suis-je allé là-bas? Une réponse possible est que Wellington est la capitale la plus éloignée de Paris dans le monde (19 000 kilomètres et des poussières) et que j’avais besoin de mettre le maximum de distance entre mon décor quotidien et moi. Une autre réponse, pas incompatible avec la première, est que je suis un fan de rugby et de Tolkien (eux aussi ne sont pas incompatibles, quand on y réfléchit bien) et que ce pays dispose de ce qui se fait de mieux en ces deux matières. Une troisième réponse, et je m’arrêterai là, est que la Nouvelle-Zélande est le plus beau pays du monde. C’est en tout cas ce que prétendent ses habitants et je ne suis pas loin de penser comme eux.


Initialement, le Pays du long nuage blanc (la traduction française du nom maori, Aoteraroa) devait n’être qu’une étape dans un tour du monde post-covid que je pensais effectuer sur huit à dix mois. Et puis les difficultés financières, les obstacles professionnels et les réticences de mon entourage ont eu raison de mon beau projet. Il faut dire qu’à 55 ans, on s’arrache plus difficilement au réel qu’à 20. Ce ne sont plus des liens qu’il faut dénouer, ce sont des chaînes qu’il faut briser et la force, ou le cœur, manque, parfois. J’obtins la permission de m’évader deux mois. Restait à trouver la destination. Une fois écartés les pays où j’étais déjà passé et ceux qui m’attiraient moyennement en raison de leur ambiance policière voire carrément militaire, l’Australie et la Nouvelle-Zélande s’imposèrent aisément. Parce que c’est loin, je l’ai dit. Parce qu’à force d’en entendre parler, j’avais envie d’y aller voir de plus près. Parce que, aussi, je voulais étrenner mon permis de conduire tout neuf sur des routes de rêve, et ces pays n’en manquent pas. Je veux parler du permis moto (je conduis des voitures depuis plus de trente ans), un rêve de jeune homme accompli sur le tard, lui aussi. L’idée était donc d’aller là-bas en avion (avec tous les remords écologiques d’usage) et, une fois sur place, de sillonner les routes sur une bécane de location.


Je passai trois semaines en Australie, dans l’État de Victoria (au sud de l’île-continent), me faisant les roues sur la splendide Great Ocean Road, de Melbourne à Adelaïde. Ruban d’asphalte le long des immenses plages de sable blond, balades au pied des Douze Apôtres, ces grands pitons rocheux isolés de la falaise par l’océan rongeur, découverte des déserts du nord sur la route du retour vers Melbourne, longues, très longues routes traçant droit à travers le bush, cette première étape fut un hors-d’oeuvre très plaisant avant le plat principal. Plusieurs Australiens, rencontrés en chemin et que j’avais mis au courant de mon projet, me dirent que j’avais bien fait de commencer par l’Australie avant d’aller en Nouvelle-Zélande : « It’s so much nicer over there! ». Pas chauvins, ces Australiens. Il faut dire que la Nouvelle-Zélande est, avec l’Indonésie, leur lieu de vacances favori, à un peu plus de 4000 kilomètres et 3 heures de vol (depuis Sidney) vers l’est, un saut de puce pour ces gens isolés au milieu de deux océans, Indien et Pacifique. Les deux pays sont d’anciennes colonies de peuplement britanniques mais cette proximité toute relative, géographique et civilisationnelle, n’empêche pas (elle l’encouragerait même) un sentiment de rivalité sur bien des plans – le rugby, entre autres.


C’est donc avec de bons souvenirs d’Australie mais aussi le sentiment que le meilleur était encore à venir que je montai à Melbourne dans un avion de la compagnie Air New Zealand à destination d’Auckland, avion dont les couleurs blanche et noire, la fougère et le motif maori décorant l’empennage me mettaient déjà dans l’ambiance. Le formulaire que l’on nous distribua dans l’avion une heure avant l’atterrissage aurait dû me mettre la puce à l’oreille : à côté de questions du type « êtes-vous un ancien détenu? » ou « détenez-vous des armes? » qui me rappelèrent les questions stupides des douanes US (« Venez-vous aux États-Unis avec l’intention de commettre un attentat? »), d’autres portaient sur les pays visités dans les trente derniers jours et sur ce que l’on y avait fait : camping, sports de plein air, etc. Je remplis consciencieusement toutes les cases et, une fois à l’aéroport, tendis mon formulaire à un officier à la mine sévère qui me fit signe de prendre la file de gauche. Celle des suspects. Il me demanda d’abord si j’avais de la nourriture dans mes sacs – j’en avais, achetée la veille sur le marché de Queen Victoria Market : des fruits et de quoi me faire des sandwiches pour deux jours. Tout alla à la poubelle et j’eus droit aux remontrances du pandore qui, décidément ne rigolait pas. Il examina aussi avec soin mes chaussures (elles étaient propres, heureusement, j’avais eu le temps de les dépoussiérer dans les rues de Melbourne) et s’empara de mon gros sac à dos (je voyageais avec deux sacs, que j’avais surnommés Laurel et Hardy, le gros derrière, le petit devant) qui contenait ma tente, mon sac de couchage, mes vêtements. Il revint un quart d’heure plus tard avec, à la main, un petit tube de verre, qu’il m’agita sous le nez, à la fois triomphant et menaçant : « You see? You see? That’s why we don’t trust you! ». Dans la fiole, secouée en tous sens, une minuscule araignée, qui avait fait le voyage d’Australie en Nouvelle-Zélande dans les plis de ma tente. Une passagère clandestine dont les aventures s’arrêtaient malheureusement là.


Mais il me faut être complètement honnête avec cet officier à la moustache agressive : d’abord, un sourire avait étiré ma joue quand il m’avait demandé de lui montrer le dessous de mes chaussures, ce qui avait pu passer pour une forme d’insolence voire de moquerie malvenues (so french) ; ensuite, il ne me fit pas payer les 400 dollars (néo-zélandais : environ 225 euros) que la présence d’aliments prohibés et d’arachnides de contrebande aurait pu me valoir ; enfin, il ne faisait qu’appliquer la loi néo-zélandaise, très stricte, sur la bio-sécurité. Ce pays est obsédé par les « espèces invasives » qui menacent sa faune et sa flore endémiques. Tout ce qui vient de l’extérieur est a priori suspect. Durant tout mon séjour, je remarquerais des panneaux qui, en pleine nature, rappelleraient la guerre menée par les autorités contre les rats et les opossums qu’elles espèrent éradiquer d’ici 2050. Évidemment, ces animaux furent apportés en premier lieu par les voyageurs et les colons qui s’installèrent ici, Occidentaux dont les descendants s’efforcent aujourd’hui de corriger les fautes (sans toutefois tuer tous les moutons qu’ils apportèrent également avec eux et qui sont aujourd’hui plus nombreux que les hommes) ; et peut-être les Maoris auraient-ils inclus ces mêmes Occidentaux (et leurs moutons) parmi les « espèces invasives » menaçant leur île. C’est avec ces pensées quelque peu inconvenantes en tête que je récupérai mes affaires, remerciai (sincèrement) l’officier pour sa clémence et gagnai la sortie de l’aéroport. Welcome in New Zealand!


Je n’avais pas l’intention de m’attarder plus que nécessaire à Auckland. Je n’étais pas venu pour les villes mais pour la nature et mon temps sur place – un mois – me suffirait à peine pour faire le tour des deux îles, celle du Nord et celle du Sud, qui composent ce pays tout en longueur. Deux événements, toutefois, m’obligèrent à changer un peu mes plans ; l’un heureux, l’autre malheureux. L’événement malheureux fut le cyclone tropical qui avait frappé la Nouvelle-Zélande quinze jours avant mon arrivée. Gabrielle avait ravagé tout le nord et l’est de l’île du Nord, la Bay of Islands au nord d’Auckland, la péninsule de Coromandel et la région de Hawke’s Bay à l’est. Des arbres déracinés par milliers, des maisons et des voitures emportées, plusieurs morts, le pays n’avait rien connu d’aussi tragique depuis le tremblement de terre qui avait secoué et en partie démoli Christchurch en 2011. La conséquence pour moi était que ces régions magnifiques étaient, pour quelques semaines encore, inaccessibles, les routes étant coupées et les campings fermés. Je devais redessiner mon itinéraire. L’autre événement qui me retint à Auckland fut beaucoup plus heureux. J’étais arrivé, sans le faire exprès, la veille du grand festival Te Matatini Herenga Waka Herenga Tangata (les Maoris ne regardent pas à la dépense quand il s’agit de lettres) qui rassemble tous les deux ans dans une ville de Nouvelle-Zélande des troupes de danses et de chants traditionnels pour trois jours de compétition et de festivités. La chance voulut que ce fût à Auckland et au moment où j’y étais. Je ne pouvais évidemment pas passer à côté! Les affiches annonçant l’événement étaient partout dans la ville. Je m’empressai d’acheter mon billet en ligne et, le lendemain de mon arrivée à Auckland, plongeai dans l’univers Maori, les yeux et les oreilles grand ouverts.


Le festival avait lieu au mythique Eden Park, le « temple du rugby néo-zélandais », comme ne manquent jamais de le dire les commentateurs sportifs français (et ils ont raison, on ressent en y entrant un frisson qui tient du sacré). Qui dit temple dit dieu, et le dieu là-bas s’appelle Dave Gallaher, premier grand capitaine de l’équipe des All Blacks, qui mena la première tournée internationale de cette équipe en 1905-1906 pendant laquelle elle ne perdit qu’un seul des trente-cinq matchs qu’elle disputa (contre le Pays de Galles). Il revint en Europe en 1917 pour y mourir, à l’âge de 44 ans, lors de la bataille de Passchendaele, en Belgique. Les joueurs de l’équipe des Blacks en tournée européenne ont coutume de venir se recueillir devant le mémorial qui lui est dédié dans la commune de Le Quesnoy (Nord). Une statue en bronze, un peu plus grande que nature, lui a été élevée au pied de l’Eden Park. On se dit en la regardant que les joueurs du début du XXe siècle étaient des gringalets à côté de ceux du XXIe. Une autre statue, à quelques dizaines de mètres de là, est consacrée à un autre dieu, Tumatauenga, la déité maorie de la guerre. Elle n’est pas sans lien avec la première : toutes les enceintes dans lesquelles des matchs sont disputés (en particulier de rugby, mais pas seulement) sont nommées Te Marae Atea a Tumatauenga, « le champ de bataille de Tumatauenga ». On comprend un peu mieux la férocité de l’engagement des joueurs qui portent sur leur maillot le deuil de leurs adversaires…


L’esprit de compétition, je le retrouvai en pénétrant dans le temple, pardon, le stade, au centre duquel avait été montée une grande scène en forme de wharenui (maison commune). Des troupes de vingt à trente danseurs et chanteurs s’y succédaient dans l’espoir d’être élues par un jury meilleure troupe de Nouvelle-Zélande. Les chorégraphies étaient impressionnantes, chaque mouvement millimétré, chaque chant parfaitement exécuté ; j’aurais personnellement eu beaucoup de mal à préférer l’une ou l’autre des formations que j’eus le temps de voir en restant deux bonnes heures dans les gradins. Le clou de chaque « numéro » était bien sûr le haka, cette danse chantée popularisée dans le monde entier par la démonstration qu’exécute l’équipe des All Blacks avant chacun de ses matchs. Une dame assise à côté de moi, qui portait sur son visage un tatouage traditionnel, m’expliqua gentiment que cette danse, aussi sauvage qu’elle parût (grimaces horribles, langue pendante, yeux exorbités, etc.) était en réalité pacifique, puisqu’elle avait pour but d’impressionner l’adversaire dans une confrontation entre tribus et ainsi de le dissuader d’aller jusqu’à l’affrontement. En voyant les gestes sans équivoque de ces guerriers (hommes et femmes mêlés) passant leur pouce sous leur gorge en roulant des yeux, je doutai un peu du caractère pacifique de la chose mais acquiesçai poliment. La bonne dame, qui décelait en moi un sympathisant de la culture Maori (en quoi elle ne se trompait pas), m’expliqua aussi d’autres paroles et gestes dont je ne comprenais pas le sens. Ainsi les mains qui ondulent symbolisent-elles les forces de la vie, l’énergie vitale à laquelle chaque danseur et chanteur sert de relais, et, aussi bien, les spectateurs qui accompagnaient parfois les troupes en chantant et en bougeant en cadence.


Après avoir dûment remercié mon initiatrice, je m’en allai déambuler dans la partie commerciale du festival, à l’extérieur du stade, où l’on pouvait acheter des vêtements, goûter au hangi, le plat traditionnel maori (viande et légumes en principe cuits sur des pierres posées au fond d’un trou creusé dans la terre, ici plus banalement préparés sur des barbecues), s’inscrire dans des associations, se faire tatouer. « Blancs » et Maoris se côtoyaient sans se heurter (il y avait aussi des personnes aux traits asiatiques ou indiens) ; la « fierté Maori » ne se vivait pas sous la forme du rejet de l’autre mais dans l’accueil et le partage. Bien entendu, il ne faut pas être dupe de cette harmonie, en partie fabriquée pour l’occasion. Les deux communautés gardent en mémoire les guerres coloniales et le racisme existe en Nouvelle-Zélande comme partout ailleurs, avivé par d’importantes disparités socio-économiques. Mais la position occupée par les Maoris au sein de la société néo-zélandaise n’a rien à voir avec celle des Aborigènes en Australie. Ceux-ci ont été soumis, spoliés, massacrés, relégués ; ceux-là ont opposé une résistance farouche à l’envahisseur et préservent une identité distincte en dépit de l’appropriation culturelle dont elle fait l’objet de la part des descendants de colons – la récupération du haka par un sport d’origine britannique en étant le meilleur mais non le seul exemple.


Je repartis du parc de l’Eden avec quelques babioles, l’adresse d’un bon tatoueur et l’envie d’en savoir plus sur ce pays et ses habitants. Le temps d’acheter une carte routière, de faire le plein de la moto (une Honda 500, à peu de choses près le même modèle que celle que je venais d’acquérir en France) et de répartir dans ses mallettes le chargement de Laurel et de Hardy, j’étais sur la route, direction Matamata, à 140 kilomètres au sud d’Auckland. Pourquoi cette petite ville? Parce qu’elle est la plus proche de Hobbiton, le village des Hobbits, ce peuple petit par la taille mais grand par la bravoure dont quelques citoyens ont assuré la renommée dans le livre de John R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, adapté au cinéma par Peter Jackson. Le décor construit par ce dernier sur les terres d’un éleveur de moutons est toujours debout et se visite, en groupe, à heure fixe, pour une somme assez rondelette. Qu’importe! La magie opère, pour les fans du moins – ça tombe bien, j’en suis un.

Les chemins creux sinuent entre les haies et les « trous » – les maisons des Hobbits –, creusés dans la colline, aux portes et volets ronds, peints de couleurs vives ; ils grimpent jusqu’à Cul-de-Sac, la maison de Bilbon, surplombée d’un arbre gigantesque, le seul qui ne soit pas naturel. Du linge pend sur les cordes à sécher, des pots de miel et de confiture sont posés sur les tables (factices, les touristes ayant une fâcheuse tendance à tenter de les voler), il y a des étangs et des arbres fruitiers, une grande pelouse où l’on se remémore la fête d’anniversaire de Bilbon, un moulin, un pont de pierre et, au-delà, l’auberge du Dragon Vert où l’on peut boire une chope de bière ou de cidre (comprise dans le prix de la visite). Au retour, on sifflote un air de la musique composée par Howard Shore, on se promet de revoir tous les films (oui, même ceux de la deuxième trilogie, pourtant pas fameux à mon humble avis), de relire tous les livres (pour la dixième fois). Le passage par la boutique de souvenirs fait office de sas avec la réalité ; on y achète des stickers, des napperons pour le thé (on ne boit pas de thé, ça ne fait rien), un carnet, des stylos, un porte-clef… le tout aux couleurs de la Comté, du Gondor ou du Rohan. J’aurais pu aussi acquérir une épée et un bouclier, des boîtes de jeu et des packs de bière, le chapeau pointu de Gandalf et même des oreilles d’elfe (en silicone) mais je manquais de place dans les mallettes de la moto. En repartant de la boutique, plus léger de quelques billets mais riche de souvenirs made in China, je me disais, comme Tintin sortant de l’échoppe de Oliveira, dans Les Cigares du Pharaon, les bras chargés d’une paire de skis, d’une cage à oiseaux et d’un club de golf : « Heureusement que je ne me suis pas laissé prendre à son boniment! ».

Le plus bluffant, peut-être, de cette visite au pays des Hobbits est le décor naturel qu’offre ce coin de la Nouvelle-Zélande. Ce sont partout des collines rondes et douces, de grasses prairies où paissent vaches et moutons, des arbres aux splendides ramures. Pas étonnant que Peter Jackson ait insisté auprès des producteurs américains étatsuniens pour qu’ils acceptent de le laisser tourner son adaptation de l’oeuvre de Tolkien dans son pays, la Nouvelle-Zélande, où tout évoque les paysages décrits par l’auteur anglais ; et pas seulement ceux de la Comté mais aussi ceux des divers royaumes qui se partagent la Terre du Milieu, jusqu’au terrible Mordor que je retrouvais sur les sites géothermiques de Whakarewarewa ou d’Orakei Korako, avec leurs fumeroles s’élevant d’eaux soufrées, leurs arbustes gris tordus par la chaleur, leur ciel plombé. De sorte qu’un étrange sentiment d’irréalité finit par s’immiscer dans l’esprit du fan de Tolkien/Jackson qui voyage en Nouvelle-Zélande, lequel finit par se demander si ce qu’il voit ne serait pas un gigantesque décor de cinéma. De même qu’il existe un syndrome de Paris, de Florence ou de Jérusalem qui frappe certains voyageurs qui se rendent pour la première fois dans ces villes porteuses d’un imaginaire puissant, de même il y a un syndrome de Hobbiton qui peut menacer la santé mentale du visiteur non averti.


Je tentai de m’en délivrer en me plongeant de plus belle dans la culture Maori (j’appris même les bases du haka, cela ne me sert pas dans la vie de tous les jours mais je pourrai toujours essayer d’impressionner mon contrôleur fiscal), en plantant ma tente dans les endroits les plus improbables, en lisant les récits de voyage de Russell Banks (rassemblés dans le recueil Voyager, je recommande), en roulant, beaucoup, savourant la liberté et la solitude choisie de cette parenthèse enchantée. Le 1er mars, j’étais à Wellington. Le 3, j’embarquai sur un ferry en direction de Picton, porte de l’île du Sud, Te Wai Pounamou.

Sur le bateau, je fis quelques rencontres intéressantes. Un Anglais installé en Nouvelle-Zélande depuis vingt ans et qui ne la quitterait pour rien au monde ; un jeune Étatsunien d’origine indienne (ses parents venaient de Pondichéry), qui en faisait le tour en utilisant les transports en commun, le stop et ses pieds ; une Allemande, la trentaine, venue en Nouvelle-Zélande il y a huit ans et qui n’avait elle non plus aucune envie de repartir ; un couple de jeunes Français, qui sillonnaient le pays au volant d’un van d’occasion acheté à Auckland, s’arrêtaient quelques semaines à un endroit pour travailler, repartaient plus loin. J’en croiserai un certain nombre au cours de mon voyage, de ces Français fascinés par ce pays étrange et beau, qui y passent une année avec un permis Vacances/Travail (PVT), louent leurs bras dans des fermes, des bars, des campings et baguenaudent ici et là. En interrogeant ces expatriés de plus ou moins fraîche date – les Français, l’Anglais, l’Allemande, l’Indo-Américain – sur les raisons de leur présence ici, si loin de leur terre d’origine, je m’interrogeais moi-même : pourquoi venir ici? Qu’est-ce qui nous attirait, nous retenait, nous faisait oublier le pays d’où l’on venait aussi sûrement que le lotos consommé par les compagnons d’Ulysse dans L’Odyssée? Les uns me parlèrent de la gentillesse et de la simplicité des habitants, les autres des opportunités d’emploi, ou de l’optimisme qui régnait ici, ou encore des charmes de l’insularité ; tous me vantèrent la beauté des paysages, la vie grandeur nature que l’on pouvait mener dans ce pays neuf, loin des ciels enfumés par l’industrie. L’Allemande, à qui j’avouai mon attrait pour la culture Maori et mon projet de me faire tatouer avant mon départ renifla, un peu méprisante soudain : « Oh! You’re that kind of tourist… ». – Yes, I was.


La soirée était déjà bien avancée lorsque nous arrivâmes à Picton. Je saluai tous mes compagnons de croisière, avec qui j’avais passé quelques bonnes heures de ma vie, et débarquai vivement, prenant la route de la côte en direction de la baie de Tasman (j’eus, en débarquant, une pensée pour le motard turc avec qui j’avais sympathisé sur le ferry qui nous emmenait de Bari à Patras, l’année précédente, je me souvenais combien je l’avais envié, au matin, de pouvoir partir à l’aventure au guidon de sa belle, et c’était moi, maintenant, qui m’en allais ainsi, libre et beau). J’avais l’intention de rallier Nelson et d’y trouver un camping mais la nuit me rattrapa à une vingtaine de kilomètres de Picton et je décidai de planter la tente dans une bourgade dont je n’ai pas retenu le nom, au plus près du rivage. Trop exposé à la vue des habitants et des voitures de passage, je passai une nuit difficile, me demandant si je n’allais pas me faire réveiller et expulser par un ranger irascible. Il n’en fut rien et, dans ce pays où l’on trouve partout des panneaux indiquant qu’il est interdit de camper, je ne fus jamais délogé ni dérangé. Il se peut qu’on ne m’ait jamais vu, car je cultive ordinairement la discrétion ; je crois plutôt qu’une forme de tolérance existe, comme dans beaucoup de pays, pour celui ou celle qui se contente de bivouaquer, s’installe le soir venu et décampe de bon matin. Je veille aussi à laisser l’emplacement aussi propre voire plus propre qu’à mon arrivée, ramassant les canettes, plastiques ou papiers gras que je peux y trouver pour les jeter dans la première poubelle sur ma route. Éthique minimale du routard bien élevé.


Quelque peu ensommeillé par ma nuit inquiète, je repris la route dès potron-minet, traversai Nelson sans m’y arrêter et gagnai la côte du parc national de Tasman, au nord-ouest de l’île du Sud. Des écharpes de brume flottaient sur les prairies luisantes de rosée ; la côte, très échancrée dans cette région des Malborough Sounds, alterne caps et baies sous un « soleil mouillé, dans un ciel brouillé », des vers de Baudelaire me montaient aux lèvres, je ressentais comme une légère ivresse devant tant de beauté offerte et m’arrêtai souvent pour prendre des photos. Lorsque j’atteignis Marahau, il était près de midi. J’avais initialement eu l’intention de planter ma tente dans l’un des campings du DOC (Department of Conservation) qui s’égrènent le long de la côte mais la vue de tous les touristes qui s’y pressaient déjà me découragea. Non que je me prenne pour quelqu’un d’autre qu’un touriste mais je suis d’une espèce un peu sauvage, pas grégaire pour un sou, et qui n’aime rien tant que sa tranquillité. Je reportai au soir le moment de trouver un endroit discret où planter ma tente, fis un bout de chemin sur le sentier côtier – de toute beauté – et allai me baigner dans la baie de Towers, fameuse pour sa plage de sable cendré et son curieux rocher en forme de pomme ouverte. L’eau était aussi bleue que le ciel, tiède comme une caresse, je pus enfin utiliser le masque et le tuba que j’avais apportés de France et me prélassai là un moment, rattrapant une partie du sommeil en retard, en me disant que j’avais beaucoup de chance. En fin d’après-midi, le vent se leva, je fis de même et retrouvai la moto où je l’avais laissée. Enhardi par le climat de confiance qui me semblait régner dans ces îles, je ne prenais même plus la peine de barrer la roue du U qui m’avait été fourni en même temps que la moto. Le vol doit pourtant exister dans ce pays, les agressions aussi. Mais je ne m’y suis jamais senti en insécurité. C’est l’une des raisons pour laquelle ce pays attire autant. On peut y vivre l’aventure sans ses désagréments. Du moins certains d’entre eux.

Je passai la fin de l’après-midi à rechercher l’emplacement idéal pour un campement éphémère et gratuit, crus le trouver au bord de la grève que la marée avait découverte, y renonçai devant le vent qui forcissait, me réfugiai près des vestiaires d’un terrain de cricket, qui présentaient le double davantage d’offrir un abri contre le vent et des toilettes accessibles. Après une meilleure nuit que la précédente, je repartis en direction du sud, talonné par les nuages qui arrivaient du nord-ouest. Ils me rattrapèrent alors que je parvenais aux environs du lac de Rotoroa, dans les montagnes du parc national des Nelson Lakes. La pluie ne tarda pas à tomber, dense, écrasante, formant un rideau liquide et aveuglant à travers lequel il devenait dangereux d’avancer. Le charme de la conduite en moto s’évanouit d’un coup et je me mis à envier ceux qui avaient eu la bonne idée de louer un van pour visiter ce pays au sec. Plus question de camper sous ces trombes d’eau, je m’arrêtai dans un hôtel où j’acquittai avec un pincement au cœur une somme qui équivalait à une semaine de mon budget ordinaire. Du moins avais-je un radiateur près duquel faire sécher chaussures et vêtements, un toit solide au-dessus de ma tête et des draps agréables entre lesquels me glisser. La pluie allait souvent contrarier mes plans sur la partie ouest de l’île du Sud, très exposée aux vents venant de la mer de Tasman tandis que l’est en est protégé par la dorsale montagneuse qui court sur plus de 500 kilomètres. Bizarrement – aux yeux et oreilles d’un Français – cette chaîne de montagnes est appelée ici « Alpes du Sud » (mon hôtel pour rupins s’appelait d’ailleurs Alpine Lodge). Le relief n’est pas sans rappeler, en effet, les Alpes européennes, avec pas moins de dix-huit sommets dépassant les 3000 mètres. On y trouve des lacs par dizaines, des sentiers de randonnée par milliers, des glaciers et, l’hiver, des pistes de ski. Rien de vraiment dépaysant pour un amoureux de la montagne comme moi. Ce qui l’est davantage, c’est la végétation, avec des fougères arborescentes et des types d’arbres qu’on ne trouve que dans l’hémisphère austral. J’étais incapable de les identifier mais je crois sur parole mon guide qui m’affirme que l’on compte en Nouvelle-Zélande 2500 espèces végétales dont 80% sont endémiques. Elles prospèrent dans les forêts pluviales tempérées de la côte ouest de l’île du Sud et je conclus, philosophiquement, qu’on ne peut espérer avoir à la fois un ciel bleu et des forêts luxuriantes.


Je jouai ainsi, pendant la dizaine de jours que je passai sur cette côte et dans la partie occidentale de la dorsale montagneuse, au chat et à la souris avec la pluie. Parfois celle-ci tombait si drue qu’elle m’obligeait à m’arrêter pour trouver un abri ; d’autres fois, le ciel se dégageait et peignait le paysage d’azur et d’or, m’arrachant des cris d’admiration et même quelques pleurs de joie et de reconnaissance (un cœur sensible bat sous le blouson de cuir). J’allai de splendeur en merveille, des lacs de Rotoroa et Rotoiti à celui de Wakatipu qui baigne la charmante ville de Queenstown et la plus charmante encore Glenorchy, en passant par les glaciers de Fox et de Franz-Josef et la lagune d’Okarito. Je roulais, je marchais, je campais, je reprenais la route, toujours plus au sud. Parfois, j’étais survolé par des avions ou des hélicoptères qui emmenaient des touristes pressés et friqués admirer les montagnes et les glaciers, du moins ce qu’il en reste. Le glacier Franz-Josef, nommé ainsi en hommage à l’empereur d’Autriche par le géologue qui dirigea la première expédition européenne sur le glacier dans les années 1860, un glacier qui descendait alors jusqu’à la mer, a reculé depuis d’une vingtaine de kilomètres sous l’effet du réchauffement climatique. De plus en plus philosophe (ou mélancolique), je songeai que ces mêmes touristes qui s’extasiaient devant les vestiges de ce géant de glace étaient ceux-là mêmes qui, par leur comportement, accéléraient sa disparition. Et, bien sûr, je participais à ce crime, à ma mesure. Les premiers Maoris avaient nommé le glacier Ka Roimata o Hine Hukatere, ce que l’on peut traduire par « les larmes de la fille de l’avalanche ». Selon la légende, un couple s’était donné rendez-vous dans les montagnes mais l’homme fit une chute mortelle et le glacier serait les larmes figées de sa compagne. Cela me semble plus approprié, y compris pour évoquer le désastre écologique dont ce coin du monde est victime, que le nom d’un empereur d’Autriche.


Si j’avais trouvé jolie et même souvent belle Te Ika-a-Maui, l’île du Nord, ces adjectifs semblaient bien insuffisants devant la beauté irréelle de Te Wai Pounamu, l’île du Sud. Grandiose, splendide, sublime, est le moins que l’on puisse dire. Les vastes vallées glaciaires, les lacs immenses, les gris bleutés des eaux qui dévalent des montagnes, les prairies où l’on s’attend à voire paître des animaux préhistoriques, toutes les nuances de vert de la forêt et de l’herbe, les nuages filant dans le ciel fastueux comme de glorieux galions emplis d’or, « glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braise », toute la lyre, Rimbaud après Baudelaire, Dame Nature sortait le grand jeu, les dentelles et le reste, et j’étais devant elle ainsi qu’un amoureux transi (il faut dire qu’il faisait assez froid et humide). Je me demande pourquoi tant d’écrivains-voyageurs que je révère, les Bouvier, Segalen, Maillart, Chatwin, White, Tesson, pour ne citer que les plus célèbres, ne disent jamais devant un paysage : c’est beau? Pourquoi n’expriment-ils jamais ou si rarement cette émotion que, pourtant, ils doivent ressentir tout comme je l’ai ressentie devant le spectacle en Technicolor, le cinéma 5D du Milford Sound, ce fjord des Antipodes auquel on parvient au terme de l’une des plus belles routes du monde, la Milford Highway, qui serpente entre lacs couleur turquoise et forêts primaires avant de s’enfoncer sous la montagne pour en ressortir telle une rivière en résurgence se précipitant vers la mer? Peut-être que cette émotion à la fois universelle et personnelle, énoncée simplement, paraît un peu frustre, qu’elle sent par trop sa roture touristique au nez délicat de ces princes du voyage. Eh bien, au risque de passer pour un nigaud, je dirai quand même, comme dans une chanson de Souchon : c’était vraiment beau.


Un tel degré d’émotion esthétique avait quelque chose de suffocant ; « heureusement », celle-ci retombait à intervalles irréguliers, au gré des embûches et des petites galères sans lesquelles un voyage n’est pas totalement réussi : une chute de moto, heureusement à vitesse modérée et sans gravité mais qui me priva de la quasi-totalité du levier de frein avant pour le reste du parcours, ce qui est quand même un problème sur les routes de montagne ; des douleurs chroniques et croissantes aux tendons d’Achille, qui m’obligèrent à réduire mes temps de marche ; une agression nocturne par des keas, ces perroquets des montagnes gros comme des dindes et voraces comme des piranhas, qui mâchouillèrent mes élastiques de tente et crevèrent la selle de ma moto pour en goûter la bourre ; la pluie, encore, et le froid glacial qui faillirent me faire renoncer à mon projet d’aller jusqu’au mont Cook (Aoraki en maori, nom d’un fils du Ciel changé en pierre par le vent du Sud), ce qui aurait été logique puisque cette montagne, point culminant de la Nouvelle-Zélande avec 3724 mètres, fut choisie par Peter Jackson pour « incarner » le terrible Caradhras, la montagne que ne parvient pas à franchir la Communauté de l’Anneau dans le premier livre / film du Seigneur des Anneaux, obligeant celle-ci à passer sous la montagne avec les conséquences fâcheuses que chacun sait (n’est-ce pas?). Mais, plus fort que Gandalf et sa bande de poules mouillées, je continuai jusqu’au Mont en oubliant que j’avais des doigts aux mains, et je ne le regrette pas car je repris en chemin une petite bouffée d’émerveillement devant la majestueuse beauté des cimes couronnées des neiges éternelles (du moins qui le resteront si nous parvenons à contenir le réchauffement climatique dans des limites supportables, ce qui semble mal parti). À chaque fois que j’avais l’impression d’avoir vu le clou du spectacle, le bouquet final, ce pays refaisait partir quelques fusées et parvenait encore à m’épater ; comme lorsque je découvris, sur la côte est, au moment où je croyais mon voyage presque achevé, la péninsule d’Otago, avec ses criques sauvages, ses colonies d’albatros, ses jardins suspendus et, si l’on a beaucoup de chance, ses manchots et ses lions de mer (je n’eus pas cette chance mais j’eus celle de suivre en direct la fessée infligée par le XV de France à l’équipe d’Angleterre dans le Tournoi des Six Nations, ce qui me procura un plaisir presque aussi vif).


Je parvins finalement à Christchurch, pénultième étape de mon périple, à la fin du mois de mars, saoûlé de beauté, presque écœuré par les mets trop riches que la route m’avait prodigués à foison. J’avais grand besoin de ville et même d’un peu de laideur ou, tout au moins, de banalité et ne fus pas déçu, l’urbanisme et l’architecture de la capitale de l’île du Sud manquant singulièrement de charme (à mes yeux, en tout cas). Il faut dire à sa décharge que la ville ne s’est pas encore totalement remise du tremblement de terre de 2011, les chantiers y sont nombreux et les nouveaux bâtiments plus fonctionnels qu’esthétiques, malgré le street art qui décore certains murs. J’avais initialement prévu de remonter la moto jusqu’à Auckland, bouclant ainsi la boucle, mais le loueur avait insisté pour que je la rende dans l’agence de Christchurch car un autre client la récupérait ici. J’abandonnai donc à regret la monture sur le dos de laquelle j’avais parcouru quelque 5000 kilomètres (à comparer aux 2000 de mon road trip australien) et fus rendu à ma condition de piéton. J’avais deux jours à passer à Christchurch avant de reprendre un avion pour Auckland et, de là, pour Paris. Je les passai en partie au jardin botanique, somptueux comme souvent dans ces terres australes, en quoi je vis une sorte de transition bienvenue permettant de passer en douceur de l’émouvante poésie de la Nature au prosaïsme terne des villes. Je devais aussi me réhabituer aux humains, à la foule (foule encore modeste comparée à celle qui m’attendait à Paris). La densité humaine de ce pays, faible dans l’ensemble, tutoie le néant dans certaines régions de l’île du Sud et j’avais apprécié de rouler, de marcher, de camper au milieu des immensités désertes. Il me fallut réapprendre à dire bonjour et merci, à tenir compte de la présence d’autrui, à surveiller mes gestes et mes regards. J’admirais les humains, mâles ou femelles, qui passaient dans mon champ de vision et offraient quelque particularité intéressante. Beaucoup étaient tatoués, ce qui me remit en mémoire mon projet formé dans les premières heures de mon séjour à Auckland. Le studio dont j’avais gardé la carte avait une autre adresse à Christchurch, je décidai de m’y rendre pour me mettre dans l’ambiance et vérifier que mon désir n’avait pas été entamé par le temps écoulé. Une volée de marches menait au studio, j’en poussai la porte et fus accueilli avec chaleur par un jeune homme tatoué de la tête aux pieds à qui j’expliquai mon projet. « – Oh, tu tombes bien, mon pote! Brad fait ce genre de tatouage traditionnel et il a un créneau libre cet après-midi, n’est-ce pas, Brad? » L’interpellé leva les yeux du bras qu’il était en train de tatouer et fit un Yeah enthousiaste. Que pouvais-je répliquer à cela?

Je ne me dégonflai pas et revins en milieu d’après-midi, accueilli par un Brad toujours aussi exubérant qui me désigna une table couverte d’une housse en plastique sur laquelle je m’installai, non sans appréhension. Je ne m’étais jamais fait tatouer quoi que ce soit, j’étais puceau de ce côté-là à 55 balais, et plus tremblant qu’une rosière effarouchée. Brad eut le tact de comprendre cela et prit le temps de me parler tout en dessinant sur ma peau les motifs qui allaient guider son pistolet à encre. Je lui racontai dans mon anglais approximatif un peu de ma vie, de mon travail, de ma famille, de ma fille, de mes amis, de ce voyage incroyable, il me répondit dans une langue difficilement compréhensible, sans doute était-ce de l’anglais, pas du maori en tout cas, Brad n’en était clairement pas un. Quand il eut fini de dessiner ses entrelacs compliqués, il me montra à quoi cela ressemblait au moyen d’un miroir et je fus impressionné par l’élégance de ces volutes, spires, animaux stylisés, dents de requin et pointes de lance qui couraient de mon épaule à mon cou. C’est moi qui avais tenu à ce qu’une partie du tatouage fût visible quel que soit le vêtement que je porterais ; pourquoi cacher ce que je trouvais beau? Deux heures avaient passé depuis que je m’étais installé sur la couche plastifiée ; trois autres allaient leur succéder qui seraient parmi les plus éprouvantes de ma vie. Le temps n’est plus, et c’est heureux, où l’on utilisait un peigne composé de dents de requin ou d’os imprégnés de teinture sur lequel le tatoueur tapait avec une sorte de petit maillet. L’épreuve pouvait durer des heures, des jours, et devait être horriblement douloureuse, comme il sied à un rite d’initiation. Disons que j’en ai eu un aperçu entre les mains expertes de Brad qui avait manifestement décidé que j’étais le support de son prochain chef-d’oeuvre et non un être humain doté d’une sensibilité.
Je ressortis quelque peu hébété du studio à la nuit tombée, l’épaule et le cou endoloris, recouverts d’un film plastique que je devais garder jusqu’au lendemain. La nuit fut difficile. Quelle idée saugrenue avait pu me traverser la tête – et s’y arrêter – qui m’avait conduit à ce lit de souffrance, quelle pulsion masochiste? Sans compter – si, justement – le prix que j’avais dû acquitter à la fin, qui faisait exploser mon budget. C’est avec ces pensées désagréables que je me levai le matin pour préparer mes sacs avant le départ. Je passai dans la salle de bain pour ôter le film plastique et là, fus saisi d’admiration : ce tatouage était vraiment beau! Je ne pouvais rêver meilleur souvenir de ce voyage aux Antipodes. Pour la première fois depuis bien des années, j’avais le sentiment d’avoir embelli au lieu de m’amochir. J’avais inversé la marche du temps, contrarié l’entropie. Je croyais avoir accompli un voyage dans l’espace, je l’avais plutôt fait dans le temps.


Et c’est ainsi que le vieux coq repartit du pays des kiwis plus jeune qu’il n’y était arrivé. Oui, je suis ce genre de touriste.

LM

Rencontres à venir

Bonsoir,

J’aurais dû, depuis longtemps, vous tenir informés de quelques rencontres à venir ; et j’ai laissé le temps filer… Comme certaines d’entre elles ont lieu cette semaine, il n’est que temps d’en parler.

La première a lieu… demain, dans le cadre du programme Pop conf’. Je n’y participe pas, mais c’est Antoine Pecqueur, un garçon intéressant, qui les anime et je connais plusieurs des intervenants, vous pouvez y aller en confiance.

Les Pop Conf’ sont des rendez-vous qui réunissent artistes et chercheur·euse·s autour de thématiques questionnant nos rapports aux sons et à la musique à bord d’une péniche amarrée aux quais du bassin de la Villette à Paris. Cette fabrique artistique, fondée en 2016, est dédiée à l’expérimentation autour des sons et de la musique. L’adresse :

Bassin de la villette, 61 Quai de la Seine face au, 75019 Paris

Du 27 février au 23 avril prochains, quatre soirées seront consacrées successivement à :
 
La musique, un sextoy comme les autres ?

Mardi 27 février à 19h30
Avec Esteban Buch, directeur d’études à l’EHESS, membre du Centre de Recherches sur les Arts et le Langage (CRAL) et Barbara Carloti, autrice-compositrice et musicienne
 
Entre espèces vivantes, peut-on (s’)entendre ?

Mardi 12 mars à 19h30
Avec Olivier Adam, bioacousticien, spécialiste du son des cétacés, membre de l’équipe « Communications acoustiques » de l’Institut des Neurosciences Paris-Saclay – NeuroPSI CNRS
 
Pas de musique, pas de fête ?

Mardi 9 avril à 19h30
Avec Nicolas Prévôt, ethnomusicologue, maître de conférences au département d’anthropologie de l’université Paris Nanterre, responsable du Master Ethnomusicologie et Anthropologie de la danse, membre du Centre de recherche en ethnomusicologie (CNRS)
 
La voix fait-elle le genre ?

Mardi 23 avril à 19h30
Avec Nathalie Henrich Bernardoni, spécialiste de la voix, directrice de Recherche au CNRS (médaille de bronze 2013), rattachée à l’Institut des Sciences Humaines et Sociales du CNRS (INSHS – CNRS) Grenoble, et Lucile Richardot, mezzo-soprano
 
Une fois la conférence finie, les échanges sont disponibles à la réécoute sous forme de podcast sur les Audioblogs d’ARTE radio.

Jeudi prochain, le 29 février donc, c’est moi qui tiendrai le micro pour la première de deux conférences sur les littératures de voyage, sur le campus Nation de l’université de la Sorbonne-Nouvelle. Que reste-t-il du voyage? D’une part, dans certains cas, ce qui reste du voyage est un récit, illustré ou non, du voyage effectué ; mais aussi, que reste-t-il du voyage, à l’ère de la mondialisation puis de la démondialisation? Un autre titre possible pour ces conférences aurait pu être : la fin du voyage.

Une deuxième conférence sur le même thème est programmée le jeudi 28 mars. L’écrivaine Ingrid Thobois, autrice notamment de La Fin du voyage (Labor et Fides, 2022), interviendra lors de cette soirée.

Les conférences ont lieu dans l’amphi 120 du campus Nation, 12 rue de Saint-Mandé, dans le 12e arrondissement de Paris, de 17h à 18h30. Elles sont librement accessibles mais une inscription est obligatoire à cette adresse :

https://forms.gle/Lw6qD8Je1g5YyEfb8

Par ailleurs, il sera possible de suivre les conférences à distance avec ces liens :

Conférence du 29 février :
lien : https://youtube.com/live/eSfBc9ywXkI

Conférence du 28 mars :
lien : https://youtube.com/live/eSfBc9ywXkI

Enfin, dernière annonce, pour le colloque sur terroir et fantastique, organisé par Manuela Mohr et Typhaine Sacchi du 14 au 16 mars prochains. Le programme est riche :

J’interviendrai le samedi 16 mars, d’abord pour parler des guides noirs de l’éditeur Tchou, qui, dans les années 1960-1970, proposèrent à l’amateur de légendes des guides de la France et des provinces mystérieuses. Je participerai également, le même jour, à la table ronde sur la pratique de l’écriture des univers fantastiques, ce qui me permettra de présenter le livre que j’avais publié chez Citadelle et Mazenod en 2022, Univers fantastiques.

Là encore, le colloque est gratuit, mais une inscription pour le public est nécessaire (à l’adresse fantastique.terroir@gmail.com). Il sera possible d’y assister à distance ; pour obtenir le lien de connexion, il faut écrire à la même adresse.

Voilà, j’espère que nous pourrons nous croiser à l’un ou à l’autre de ces rendez-vous!

LM

Héros imparfaits pour temps incertains

J’écris ces lignes dans un train qui m’emmène à Genève, dont l’université m’a invité à parler de censure et de liberté d’expression, un thème sur lequel je réfléchis et publie depuis pas mal d’années.

Au moment où je préparais ma communication – ce week-end – nous apprenions la mort en prison d’Alexeï Navalny, l’opposant politique numéro 1 au système criminel mis en place en Russie par Vladimir Poutine depuis un quart de siècle. Au moment où je vais la prononcer – aujourd’hui – la justice britannique est sur le point de se prononcer définitivement sur l’extradition de Julian Assange réclamée par les Etats-Unis. Coïncidence du calendrier? Pas seulement. Il y a, dans la trajectoire de ces deux hommes, qui appartiennent à la même génération, des proximités troublantes, qui ne doivent cependant pas masquer des différences essentielles.

Alexeï Navalny (1976-2024)
Julian Assange (1971-)

La principale ressemblance, celle qui saute aux yeux, c’est l’acharnement judiciaire dont ces deux hommes ont été les victimes depuis de nombreuses années. Navalny a fait l’objet de nombreuses condamnations de la part du système judiciaire russe, d’abord à des peines relativement courtes et symboliques, puis de plus en plus lourdes. C’est surtout à partir de son retour en Russie, début 2021, que cet acharnement s’est manifesté au grand jour, avec en particulier, le 4 août 2021, la condamnation à dix-neuf ans de prison pour « extrémisme » et « réhabilitation du nazisme ». Envoyé d’abord dans une première colonie pénitentiaire à quelques heures de voiture de Moscou, il fut en décembre dernier transféré dans une colonie sibérienne à régime sévère où il a trouvé la mort, dans des circonstances qui restent inexpliquées. Assange, quant à lui, est emprisonné depuis trois ans dans une prison anglaise de haute sécurité, après avoir passé sept ans reclus dans l’ambassade d’Equateur à Londres où il avait trouvé refuge pour éviter une extradition vers la Suède. Il n’a encore été ni jugé ni a fortiori condamné pour les crimes dont il est accusé. En cas d’extradition vers les Etats-Unis, qui l’accusent d’ « espionnage », il encourt une peine cumulée de 175 années de prison – autant dire un emprisonnement à perpétuité. Ses avocats estiment qu’il n’aurait pas droit à un procès équitable et considèrent peu crédible l’engagement des autorités américaines de ne pas l’incarcérer dans une prison de haute sécurité après une éventuelle condamnation.

Autre point de ressemblance : l’utilisation virtuose des médias. Navalny était passé maître dans la production et la diffusion de vidéos montrant la corruption du régime russe. En 2017, une enquête sur les propriétés et avoirs de l’ancien premier ministre, Dmitri Medvedev, a été vue par 36 millions d’internautes ; celle sur le « palais caché de Poutine », diffusée après son retour en Russie en 2021 et alors qu’il avait déjà été incarcéré, a cumulé entre 110 et 130 millions de vues sur YouTube. Grâce à un travail d’enquête mené par une équipe d’activistes rompus aux méthodes de communication modernes, il put mettre à jour de nombreux scandales de corruption, de détournements de fonds et d’enrichissement personnel de la part des plus hauts responsables de l’Etat russe. Assange, de son côté, crée en 2006 un site qui permet à n’importe qui, de manière anonyme, de rendre publics des documents confidentiels : WikiLeaks, dont le nom renvoie à la fois à des sites collaboratifs du type Wikipédia et à la pratique de fuites d’informations secrètes. Après avoir publié des documents sur les malversations de banques suisses et de politiciens kenyans, il frappe un premier grand coup en 2010 en publiant une vidéo sur laquelle on voit un hélicoptère de l’armée américaine abattre des civils irakiens à Bagdad. Mais ce sont surtout les centaines de milliers de documents classifiés secrets qu’il divulgue quelques mois plus tard qui font de WikiLeaks le phénomène médiatique du moment. Alimenté par une source située au coeur de l’armée américaine – on apprendra plus tard qu’il s’agit de Chelsea Manning – et relayé par des grands journaux de référence américains et européens qui publient des versions « caviardées » de ces documents, Julian Assange révèle au grand jour les agissements de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan.

On pourrait encore rapprocher les deux hommes sur un point : ils sont tous deux devenus des symboles, des héros voire des martyrs de la liberté d’expression pour une partie de l’opinion publique internationale. Navalny a reçu le prix Sakharov 2021 pour la liberté de l’esprit, décerné par les députés du Parlement européen ; Assange a lui aussi été proposé pour le prix Sakharov par certains de ses partisans. Mais, et c’est une première différence remarquable entre les deux figures du combat pour la liberté d’expression, si ceux qui défendent Assange peuvent librement s’exprimer dans l’espace public, dans les journaux et les réseaux sociaux voire sur le pavé londonien, il n’en va pas de même pour ceux qui soutiennent Navalny en Russie, lesquels sont arrêtés sans ménagement par les forces de l’ « ordre », jugés sommairement et jetés en prison. Une autre différence, qu’il faut souligner sans plus tarder, est que Navalny avait fait l’objet d’une première tentative d’assassinat par les services secrets russes, que ses droits avaient ensuite été piétinés après son retour en Russie dans des mascarades de procès, et qu’il est mort en prison dans des circonstances si douteuses que son corps, cinq jours après son décès officiel, n’a toujours pas été restitué à ses proches. Autrement dit, il est quand même préférable d’être un martyr de la liberté d’expression en Occident qu’en Russie – ou dans d’autres pays qui ont une conception très particulière de cette liberté.

Mais ce constat trivial n’est pas le plus intéressant à mes yeux. Ce qui, fondamentalement, rapproche les deux hommes, c’est qu’ils sont des héros ambigus, des héros peut-être sans peur mais pas sans reproche, des héros imparfaits pour temps incertains. Prenez Navalny. Le courage immense dont il a fait preuve en rentrant en Russie après avoir réchappé de justesse à une première tentative d’assassinat (ou peut-être déjà la seconde, car en 2019, tandis qu’il purgeait une courte peine de prison, il avait aussi affirmé avoir été empoisonné par une matière chimique inconnue), l’intelligence, l’optimisme et l’humour dont il a fait preuve en bravant ses bourreaux, son refus de se laisser briser par la machine carcérale en font indéniablement une figure à la fois héroïque et sacrificielle. Mais ce héros a été un peu un salaud, notamment entre 2007 et 2011, lorsqu’il flirtait avec les milieux ultranationalistes russes, qu’il traitait les Tchétchènes de « cafards » et demandait leur « déportation ». Dans le même ordre d’idée, il ne s’est pas empressé pour dénoncer l’invasion de la Crimée par l’armée russe en 2014, à l’instar d’une grande majorité de ses compatriotes. Les Ukrainiens sont d’ailleurs beaucoup plus critiques que les Occidentaux à l’égard de Navalny. Certes, il était revenu sur ses déclarations de l’époque (dont certaines, à teneur antisémite, ont été forgées de toutes pièces par le pouvoir russe pour le discréditer), s’était excusé pour ses propos xénophobes, avait clairement dénoncé l’invasion de l’Ukraine par la Russie et l’illégitimité de l’occupation de la Crimée. Il n’en reste pas moins associé, dans l’esprit de bon nombre d’Ukrainiens, à l’impérialisme russe.

Assange a lui aussi ses zones d’ombre. Je ne mentionnerai qu’en passant les plaintes pour viol et agression sexuelle déposées contre lui en Suède par deux femmes – ces plaintes ont, depuis, été classées sans suite, faute de preuve. Plus embarrassant : sa décision, en 2011 (l’année même où Navalny rompt avec les milieux nationalistes et se lance dans le journalisme d’investigation qu’il juge plus efficace contre le pouvoir russe) de publier sans les expurger l’intégralité des fameux « câbles diplomatiques » que Chelsea Manning lui avait fait parvenir, y compris avec les éléments qui permettent d’identifier les personnes citées, ce qui met leur vie en danger. Certes, cette décision est prise par WikiLeaks après que ces documents aient déjà circulé sur Internet. Néanmoins, Assange leur offre indéniablement une visibilité beaucoup plus grande en les publiant sur son site. Même Edward Snowden, le lanceur d’alerte qui révéla le programme de surveillance globale de la NSA et trouva refuge – le monde est décidément tout petit – en Russie (grâce à l’aide fournie par WikiLeaks), trouva à redire à cette manière de faire qui dévoyait l’intention première du projet lancé en 2006 (« Leur hostilité à la plus minime des curations est une erreur », affirma-t-il, faisant allusion à la présence de données personnelles de citoyens ordinaires contenues dans les dernières publications du site). Quelques années plus tard, Assange aggrave son cas en décidant de publier les e-mails dérobés au Parti démocrate américain par des hackers téléguidés par le pouvoir russe, ce qui va plomber la campagne de Hillary Clinton. Donald Trump déclare, lors d’un de ses meetings de campagne, qu’il « adore WikiLeaks ». Et ainsi Assange se trouva-t-il accusé de rouler à la fois pour l’extrême-droite américaine et pour le Kremlin, que rapprochent bien des causes et des intérêts communs. Les libertariens américains seraient-ils les idiots utiles de l’impérialisme russe?

Toutes ces affaires, dignes du meilleur film d’espionnage (Jason Bourne, cet assassin repenti, n’est-il pas lui aussi l’archétype du héros imparfait de nos temps incertains?), seraient très divertissantes s’il n’était pas question de vie et de mort, de la vie et de la mort de ces hommes pourchassés et persécutés en raison de leurs convictions, mais surtout, au-delà d’eux, de milliers, de millions d’hommes et de femmes dont la vie et la mort dépendent du pouvoir de ces grandes puissances que sont les Etats-Unis et la Russie et du bon vouloir de ceux qui les dirigent. Au moment où les démocrates russes et occidentaux pleurent la mort du héros Navalny et où d’autres – ou les mêmes – font pression sur la justice britannique pour qu’elle renoncer à extrader le héros Assange, la France fait entrer au Panthéon Mélinée et Missak Manouchian, les résistants d’origine arménienne de l’Affiche rouge, ce dernier fusillé par les Allemands en février 1944 sur le Mont Valérien. Ces héros-là, certainement admirables, avaient-ils eux aussi leurs zones d’ombres, leurs faiblesses, leurs erreurs, leurs repentirs? J’ai tendance à le penser car nul héros, parce que homme (ou femme), n’est véritablement sans reproches. N’importe : le temps et l’unanimité républicaine en présentent une image impeccable, sans un faux pli. Comme des statues de cire au musée Grévin.

PS : un citoyen a eu une brillante idée, que je relaie ici : rebaptiser le boulevard Lannes, où se trouve l’ambassade de Russie à Paris, du nom d’Alexeï Navalny. On échangerait le nom d’un maréchal d’Empire – lui aussi hébergé au Panthéon, depuis 1810 – contre un héros de notre temps. Si vous êtes, comme moi, séduit par cette idée, voici le lien de la pétition qui circule sur Change.org :

https://chng.it/xKDpqzTYDH

Voeux pour un anniversaire et une nouvelle année

Bonjour et BONNE ANNEE 2024! Dans quelques jours, ce blog fêtera son 10e anniversaire…

C’est, en effet, le 20 janvier 2014 qu’y fut publié le premier billet, un plan de cours pour l’université de la Sorbonne-Nouvelle que j’avais rejointe quelques mois plus tôt. Depuis, 160 billets ont été écrits et publiés, soit une moyenne à peine supérieure à un billet par mois. On ne peut pas dire que je sois très prolifique… J’écris au gré de mes humeurs et de mes urgences, de mon temps disponible aussi… Je me sers de ce moyen de communication pour garder le contact avec les étudiants, m’exprimer sur des questions touchant à la culture, donner parfois quelques nouvelles d’ordre personnel. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un carnet de recherche, même si je fais état de colloques ou de publications. Il s’agit plutôt d’un journal de bord discontinu, où j’enregistre de façon très irrégulière et lacunaire certains faits marquants, certains événements qui me touchent. Mais beaucoup de faits lui échappent, beaucoup d’événements me touchent dont je ne parle pas ici. J’aurais du mal à donner les raisons de la présence ou de l’absence d’un thème ou d’un sujet ; dans ce petit coin du cyberespace que j’administre tel un roi fainéant règne l’arbitraire, que l’on connaît aussi sous le nom plus souriant de bon plaisir.

Ceux qui connaissent l’existence de ce blog sont peu nombreux et plus rares encore sont ceux qui le lisent régulièrement. Une âme plus hautaine que la mienne se réjouirait de n’être connue que de happy few, mais la vérité m’oblige à dire que je ne recherche pas plus l’obscurité que la lumière. Il s’avère simplement que je n’éprouve pas le besoin d’en faire davantage pour me faire connaître. J’ai une page dormante sur Facebook, un compte guère plus actif sur LinkedIn et voilà résumée toute ma présence sur les réseaux sociaux! Je ne suis pas sur X, ni sur Instagram, pas davantage sur Tik Tok. Autant dire que je suis un dinosaure voué à l’extinction prochaine. Cela me convient. De toute façon, je ne suis pas sûr d’avoir des choses bien intéressantes à dire au monde, ni que ce dernier attend avec impatience de mes nouvelles. C’est assez si je sais pouvoir trouver un lieu où dire mon mot dans le tohu-bohu ambiant. Mon mode d’expression standard reste l’article de revue ou le livre – à l’ancienne.

L’année 2023 fut une année très particulière pour moi. Disposant d’une délégation au CNRS, j’ai été dispensé de cours et de tâches administratives pendant plus d’un an. J’en ai profité pour voyager, déménager, mener à bien certains projets (en particulier les dossiers sur la beauté et sur l’aventure spatiale pour la revue Sociétés et Représentations ; le premier a paru cet automne, le second paraîtra ce printemps) et me lancer dans une nouvelle recherche, qui porte sur l’histoire des organisations internationales qui luttent pour la liberté d’expression dans le monde. J’ai rencontré certains de leurs fondateurs et animateurs, découvert des fonds d’archives très riches, pris beaucoup de notes et de photographies. Ma double intuition de départ – qu’il y avait des documents disponibles mais pas ou peu d’études sur ces organisations qui mènent pourtant une action essentielle – s’est révélée fondée. La plupart d’entre elles attendent leur historien ; je n’aurai pas le temps de toutes les étudier en profondeur mais j’espère pouvoir dessiner un paysage, mettre au jour des liens, des circulations, et poser assez frontalement la grande question de l’universalité des valeurs qu’elles défendent, ces fameux « droits de l’homme » dont beaucoup nient qu’ils aient une validité hors des frontières de l’Occident – voire en Occident même.

Poursuivre cette enquête, en publier les premiers résultats sous forme d’articles en attendant le livre qui devrait en être l’aboutissement d’ici deux à trois ans est l’un des objectifs que je m’assigne pour cette nouvelle année. L’autre est de trouver un meilleur équilibre entre le travail et la vie personnelle – voeu pieux, jusqu’ici, mais qu’il faudrait quand même bien que j’essaie d’exaucer. Ce dixième anniversaire est aussi là pour me rappeler que je ne rajeunis pas et qu’il faudrait songer à ménager la monture si je veux qu’elle me porte encore quelques années par les chemins du monde. Il est bien difficile, dans nos métiers, de tracer une limite claire entre les heures vouées à l’étude et celles vouées au délassement – surtout quand celui-ci prend lui-même encore la forme d’études, non universitaires, certes, mais pas moins sérieuses pour autant.

Et, puisque nous en sommes aux voeux, je termine ce 161e billet en vous souhaitant une belle et heureuse année 2024, à vous et à vos proches. Je vous souhaite de la vivre en paix, une paix que je souhaite aussi à tous les peuples qui vivent et meurent sous la botte des tyrans, sous les bombes des violents, dans des terres d’injustice et de misère. Je voudrais que tous et toutes trouvent leur place autour de la table sauvage de l’amour.

Wild Table of Love, Gillie and Marc, London, photo de l’auteur

Rencontres passées… et surtout à venir!

Bonsoir,

dans notre actualité déprimante, quelques rencontres permettent d’allumer des foyers auxquels se réchauffer les mains et éclairer un peu la noirceur de nos jours. Ainsi étions-nous quelques-uns à nous réunir le 15 novembre dernier à la Maison des sciences de l’homme du boulevard Raspail, à Paris, pour questionner la beauté, objet du dernier numéro de la revue Sociétés et Représentations. Grâce à l’efficacité de l’association Ent’revues, qui organisait cette rencontre, nous disposons dès à présent d’une captation vidéo qui a été mise en ligne sur CanalU et que vous pouvez trouver à cette adresse :

https://www.entrevues.org/actualites/revoir-la-soiree-avec-societe et representations/

D’autres rencontres sont à venir. Je les énumère par ordre chronologique :

Les 4 et 5 décembre prochain aura lieu un colloque organisé par le Comité d’histoire du ministère de la Culture pour célébrer son trentenaire (in extremis, puisque le Comité a été fondé en 1993 par Augustin Girard, qui le dirigea jusqu’à sa mort survenue en 2007). Ce colloque sera consacré à la question, ô combien importante, des archives. Vous en trouverez le riche programme à cette adresse :

https://chmcc.hypotheses.org/14059

Je ne pourrai malheureusement être présent à cette rencontre ; en revanche, je serai à Paris la semaine suivante pour deux rencontres autour d’ouvrages récemment parus, l’un de Rémy Rieffel sur l’emprise médiatique :

Rémy Rieffel est sociologue des médias, professeur à l’université Panthéon-Assas (IFP) et membre du laboratoire Carism. Il est notamment l’auteur de Que sont les médias ? (Gallimard, « Folio », 2005) et de Révolution numérique, révolution culturelle ? (Gallimard, « Folio », 2014). Non accessoirement, c’est aussi un ami. Je n’ai pas encore lu son livre, voici le résumé qu’en donne son éditeur :

Quelles modifications se sont produites au cours de ces trente dernières années dans la production et la circulation des idées en France ? Où se joue dorénavant la valeur publique des idées ? Se pencher conjointement sur la transformation des modalités du débat d’idées et sur les mutations en cours du monde médiatique permet d’y répondre.
Au sein du monde intellectuel, le poids croissant de la logique économique et promotionnelle, le contexte politique et idéologique, les nouvelles relations entre acteurs en présence (universitaires, chercheurs, écrivains, artistes, éditeurs, journalistes) et l’essor des médias numériques ont changé les formes de reconnaissance et de visibilité. Au sein du monde médiatique, les nouveaux rapports à l’information, l’ébranlement des formes traditionnelles de prescription, l’essor des émissions polémiques à la télévision ainsi que l’expansion du web et des réseaux sociaux ont en partie occulté la richesse de la vie intellectuelle. Ils ont favorisé l’essor des idées inscrites dans l’air du temps et instauré des rapports de force différents entre producteurs, médiateurs et diffuseurs d’idées.
Rémy Rieffel montre en sociologue comment le monde intellectuel a peu à peu subi l’attraction du monde médiatique et perdu une partie de son autonomie au regard du pouvoir croissant de sélection, de cadrage et de consécration exercé par les journalistes et les nouveaux influenceurs.

La rencontre, dans le cadre du séminaire du RT37 « Sociologie des médias » de l’Association française de Sociologie, aura lieu le lundi 11 décembre de 14h à 16h sur le site Pouchet, 59-61 Rue Pouchet dans le 17e arrondissement de Paris.

Autre livre, autre rencontre, celle qui aura lieu trois jours plus tard, le mercredi 14, à la bibliothèque de la Sorbonne-Nouvelle (8 avenue de Saint-Mandé, dans le 12e arrondissement de Paris), autour du dernier ouvrage de ma collègue Laurence Cossu-Beaumont, intitulé Deux agents littéraires dans le siècle américain. William et Jenny Bradley, passeurs culturels transatlantiques (ENS éditions).

Celui-ci, je l’ai lu – et l’ai trouvé remarquable – mais je vous donne quand même la présentation de l’éditeur :

Deux agents littéraires dans le siècle américain William et Jenny Bradley, passeurs culturels transatlantiques Laurence Cossu- Beaumont Préface de Jean-Yves Mollier
Qui fit connaître les grands auteurs américains aux lecteurs français dans la période de l’entre-deux guerres ? Qui œuvra à diffuser la littérature française aux États-Unis ? Parmi les artisans de ces circulations transatlantiques, deux figures méconnues : William et Jenny Bradley, qui fondèrent la première agence littéraire en France et se mirent au service de Clemenceau, Cendrars, Colette, Gide, Malraux, Sartre et Camus, mais aussi de Dreiser, Hemingway, Faulkner, Stein, Dos Passos, Chandler et Baldwin.Puisant dans des archives inédites, l’ouvrage invite à découvrir l’histoire jamais contée de ce couple franco-américain, et éclaire d’un jour nouveau l’histoire littéraire et l’histoire du livre et de l’édition, des années 1920 à l’immédiat après-guerre.Il emmène le lecteur à la rencontre des acteurs du monde du livre et au cœur des sociabilités mondaines, des salons de l’île Saint-Louis et des villégiatures de la Côte d’Azur, jusqu’aux rives américaines vers lesquelles les paquebots transatlantiques transportaient livres, lettres et voyageurs.

Je me réjouis de cette occasion de discuter avec l’autrice dans le cadre de cette belle bibliothèque de la Sorbonne-Nouvelle, qui offre enfin aux étudiant.e.s de l’université l’outil de travail qu’ils et elles méritent.

Au plaisir de vous rencontrer, vous aussi, à l’une ou l’autre de ces manifestations.

LM

ps : je n’ai pas mentionné, rencontre pourtant tout aussi importante que celles que j’ai citées, la soutenance de thèse de Julie Demange sur la bédéphilie en France dans les années 1960 et 1970. Julie est une élève de Pascal Ory, qui fut aussi mon maître et est devenu un ami. J’achève en ce moment de lire le pavé… tout à fait digeste, et qui donnera lieu, n’en doutons pas, à une belle soutenance, laquelle se tiendra sur le campus Condorcet à Aubervilliers le mercredi 13 décembre, dans l’auditorium de l’Humathèque, 10 cours des Humanités. Comme il est d’usage, cette soutenance est publique.

Nouvelles en passant

Bonsoir,

« j’espère que vous allez bien » ou « que tu vas bien » – c’est ainsi, je le remarque, que je commence la plupart de mes courriels, y compris ceux que j’envoie à des gens que je connais à peine. Je ne crois pas que je le faisais il y a quelques années, ou pas autant. Et je remarque aussi cette propension à s’enquérir de ma santé de la part de celles et ceux qui s’adressent à moi. Ce n’est pas simple politesse ou feint intérêt, pas toujours en tout cas. Cela relève du régime de l’égard, dont Rousseau disait que les hommes vivant en société dite civilisée étaient presque dépourvus, à force de se heurter les uns aux autres. Il me semble que la crise de la covid a marqué un tournant ou, au moins, une inflexion sur ce point, que nous avons pris alors l’habitude de commencer nos courriers électroniques par cette formule, devenue vide et creuse à force d’emploi. Souffrez toutefois que je l’emploie à l’orée de ce nouveau billet :

j’espère que vous allez bien.

Je l’espère vraiment, et que vos proches se portent bien aussi. Dans cette nuit où le monde s’enfonce, il faut se donner des nouvelles rassurantes, s’appeler, s’écrire, se voir, en dépit de nos emplois du temps surchargés.

Je ressens peut-être d’autant plus vivement cette nécessité – ce besoin – que je suis souvent en déplacement depuis plusieurs semaines, et que les contacts avec les proches s’espacent, littéralement. J’effectue des séjours de recherche financés par mon laboratoire de recherche, l’ICEE, et le CNRS dans diverses villes de l’hémisphère nord afin d’y rencontrer des responsables d’organisations internationales non gouvernementales qui luttent pour la liberté d’expression dans le monde. Après avoir découvert les archives du Committee to protect journalists (CPJ) à New York, rencontré les fondateurs de l’organisation Freemuse à Copenhague, m’être rendu à Oslo puis à Stavanger pour en savoir plus sur le réseau des villes-refuges coordonné par ICORN, j’irai bientôt à Londres pour tâcher de trouver les archives d’Index on Censorship et rencontrer des responsables d’Article 19 et de Pen International. J’aimerais comprendre comment ces organisations travaillent, agissent, sont financées ; rendre justice aussi à ces travailleurs humanitaires qui oeuvrent dans un champ particulier, celui de la liberté d’expression, qu’elle soit littéraire, artistique, journalistique. Et défendre à ma manière, celle de l’histoire et de l’étude, ces valeurs dont les adversaires de l’Occident dénient l’universalité pour mieux conforter leur domination sur les peuples.

Mais l’Occident lui-même est-il à la hauteur de ces valeurs, les illustre-t-il par son comportement, son action, sa parole? On peut en douter, même si l’Occident, comme l’Orient ou le Nord/Sud sont des termes trop vastes et qui homogénéisent de façon illusoire des réalités bien plus diverses et complexes. Il est à sa juste place, je le crois, en aidant l’Ukraine à résister à l’expansionnisme russe. Son attitude me paraît plus discutable dans le cas de la guerre qui s’est déclenchée voici quinze jours entre Israël et les Palestiniens. Rien n’excuse le massacre de civils par les combattants du Hamas, une organisation qui a juré de détruire Israël ; rien non plus n’excuse le déluge de feu qui s’abat depuis lors sur la bande de Gaza, déclenché par un pays qui a poussé tout un peuple au désespoir par sa politique de colonisation. Terrorisme d’un côté, crimes de guerre de l’autre. Certains diront que le premier est justifié par les seconds ; d’autres diront l’inverse, et tous auront tort et raison à la fois. Face à la mort d’un proche, d’un enfant, d’un parent, assassiné par le couteau ou la bombe, comment réagirais-je? Aurais-je la force admirable de réclamer non la vengeance mais la justice et un avenir autre que l’extermination de l’ennemi, déshumanisé par ma haine? De la position confortable où je me tiens, je peux en tout cas au moins refuser de mêler ma voix à celles qui appellent à toujours plus de sang, et appeler à un cessez-le-feu immédiat, à des négociations, à un compromis politique – mais celui-ci semble s’éloigner chaque jour un peu plus.

Il paraîtra sans doute futile à celles et ceux d’entre vous qui prennent fait et cause pour l’un ou l’autre camp ou qui, s’en tenant à distance, restent malgré tout douloureusement sensibilisés par ce qui se passe à Gaza, de savoir que dans une quinzaine de jours auront lieu deux manifestations intellectuelles parisiennes auxquelles je participerai plus ou moins directement. Le mercredi 15 novembre, le nouveau numéro de la revue Sociétés et Représentations sera présenté à la Maison des sciences de l’homme, au 54 boulevard Raspail dans le 6e arrondissement de Paris, à 18h30. Son dossier est consacré à la beauté sous le regard des sciences humaines et sociales, et plusieurs auteurs seront présents pour en parler, sous l’amical patronage de l’association Ent’revues. Voici le document de présentation de ce numéro :

Deux jours plus tard, la chercheuse bulgare Alexandra Milanova présentera à la Maison de la recherche de l’université de la Sorbonne-Nouvelle, à 16h, son travail dans le cadre du séminaire du laboratoire ICEE (Intégration et coopération dans l’espace européen) de la Sorbonne-Nouvelle. Sa communication portera sur « la société civile bulgare contre l’Holocauste pendant la Seconde Guerre mondiale ». A l’évidence, ce sujet entre en résonance profonde avec les événements tragiques qu’a vécus la société israélienne le 7 octobre. Mais le thème de la beauté, lui aussi, d’une certaine façon, interroge notre présent. Quelle peut être la place de la beauté dans ces sombres temps que nous vivons, comment en préserver les conditions d’émergence, en favoriser la reconnaissance et le respect? Je pense, écrivant ces lignes, à May Murad, artiste gazaouie qui a trouvé à Paris les conditions lui permettant de travailler sans oublier l’endroit d’où elle vient. Tout en créant d’admirables tableaux (dont certains peuvent être vus à l’exposition « Ce que la Palestine apporte au monde », qui a été prolongée jusqu’au 31 décembre à l’Institut du monde arabe), elle a tenu à suivre les cours du master de Géopolitique de l’art et de la culture que je co-dirige avec mon collègue et ami Bruno Nassim Aboudrar à la Sorbonne-Nouvelle. Quelle meilleure preuve, s’il en était besoin, que l’art et le savoir peuvent défier toutes les violences et permettre à l’humain de rester debout?

May Murad / Caring Gallery

Je vous souhaite le meilleur,

LM

PS : j’ai lu hier, dans le journal Le Monde, une tribune signée par l’écrivaine Dominique Eddé. Mot pour mot, j’aurais voulu écrire le même texte, qui exprime exactement ma pensée sur le conflit en cours.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/31/l-ecrivaine-libanaise-dominique-edde-sur-la-guerre-israel-hamas-le-recours-au-nous-contre-eux-signe-fatalement-le-debut-de-l-obscurantisme-et-de-la-cecite_6197490_3232.html
Publié le 31 octobre 2023 à 06h00, modifié hier à 20h10

L’écrivaine libanaise Dominique Eddé sur la guerre Israël-Hamas : « Le “nous contre eux” signe fatalement le début de l’obscurantisme et de la cécité »

Tribune

Dominique Eddé
Ecrivaine et essayiste

Le massacre commis par le Hamas le 7 octobre marque la fin d’un long processus de démembrement de la région, et signe la défaite de tous les acteurs concernés, estime l’essayiste, dans une tribune au « Monde ». Selon elle, « il est temps pour chacun de nous de faire un immense effort si nous ne voulons pas que la barbarie triomphe à nos portes ».

« La grande majorité des hommes ne saurait résister à un meurtre sans danger, permis, recommandé et partagé avec beaucoup d’autres », écrivait le Prix Nobel de littérature (1981) Elias Canetti [1905-1994] dans Masse et puissance (Gallimard, 1960). Cette phrase résume le tragique de la condition humaine. Elle nous renvoie au rôle décisif de la « petite minorité » restante quand vient l’heure de la meute et de la fusion. Elle nous met en garde contre les raisonnements tribaux, adaptés au confort de nos identités de naissance.

Que nous soyons Israéliens ou Palestiniens, Libanais, Syriens, juifs ou musulmans, chrétiens ou athées, Français ou Américains, nous ne nous méfierons jamais assez du recours au « nous contre eux », qui signe fatalement le début de l’obscurantisme et de la cécité.

Or l’emploi de ces trois mots enregistre à l’heure qu’il est des records terrifiants, d’un bord à l’autre de la planète. Et il se répand à une vitesse si foudroyante qu’il emporte les têtes, comme un ouragan des maisons.

Le carnage barbare du Hamas, le 7 octobre, n’a pas fait que des milliers de morts et de blessés civils israéliens, il a jeté une bombe dans les esprits et dans les cœurs, il a arrêté la pensée. Il a autorisé le déchaînement des passions contre les raisons et les preuves de l’histoire. Ce déchaînement peut se comprendre là où manquent les moyens de savoir, d’un côté comme de l’autre. Là où la douleur est écrasante. Il est inacceptable chez les puissants : là où se déclarent les guerres, là où se décident les chances de la paix.

Que s’est-il passé pour qu’un jeune homme qui, dans les années 1980, lançait des pierres pour se faire entendre d’une armée d’occupation toute-puissante soit devenu le père d’un autre jeune homme réduit à commettre un massacre de civils pour exister ?

Il s’est déroulé en silence, une décennie après l’autre, au mépris des consciences, à l’abri des regards, un processus de sabotage et de destruction du peuple palestinien qui apparaît, avec le recul du temps, comme celui d’une épuration ethnique. Et ce meurtre collectif, auquel auront collaboré tous ceux qui l’ont permis ou encouragé, au premier rang desquels une majorité de régimes arabes, a enfanté l’horreur à laquelle nous assistons aujourd’hui. Nous ne nous trouvons pas face à un début, mais face à un terme. Le terme d’un long processus de décomposition et de démembrement qui aura dépecé la région tout entière et signé la défaite colossale de tous les acteurs concernés.

Perdre la raison

Ce qui est à présent largement reçu en Occident comme une attaque de la barbarie contre la civilisation, bloc contre bloc, est en réalité le terrible exutoire de l’horreur quand toutes les autres issues ont été bouchées.

Qui nous dira qu’une paix fondée sur le maintien et l’extension de la colonisation n’est pas une imposture, un crime ? Qui nous dira qu’un peuple, d’abord nié dans son existence, puis écrasé pour survivre, trahi de tous côtés, y compris par l’autorité censée le représenter, n’a pas quelque raison de perdre la raison ? Le salut d’Israël passe par sa main tendue au peuple qu’elle colonise.

Que ceux qui pensent que les Gazaouis sont des animaux découvrent leur humanité et leur vie au jour le jour, décrite par la journaliste israélienne Amira Hass, dans son livre publié en 1996, Boire la mer à Gaza. Chronique 1993-1996 (La Fabrique, 2001). Qu’ils lisent son adresse à l’Allemagne, publiée dans le quotidien Haaretz, le 16 octobre : « L’Allemagne, écrit Hass, fille de parents internés dans les camps, fait un “chèque en blanc” à un Israël blessé, souffrant, avec un permis de pulvériser, détruire et tuer sans retenue, qui risque de nous emporter tous dans une guerre régionale, si ce n’est une troisième guerre mondiale… »

L’islamisme djihadiste est une plaie ? C’est le moins que l’on puisse dire. Mais combien de temps encore va-t-on faire semblant que le triomphe des talibans est sans rapport avec la politique américaine et que l’apparition de l’organisation Etat islamique est sans rapport avec les deux guerres du Golfe, dont la seconde est construite sur un mensonge monté de toutes pièces ? L’ex-président des Etats-Unis Barack Obama lui-même l’a reconnu expressément. « L’[organisation] Etat islamique est une excroissance directe d’Al-Qaida en Irak à la suite de notre invasion de ce pays », confie-t-il à Vice News, en mars 2015.

Qui nous dira que le Hezbollah est sans rapport avec l’invasion israélienne de 1982, date de sa création à titre de mouvement de résistance ? Qui nous dira, en examinant de près la montée du Hamas, qu’elle n’est pas cofabriquée par les artisans du Grand Israël de l’après-Yitzhak Rabin [assassiné en 1995] ? Qui nous dira ce qu’il faut répondre aux gens démunis, dépossédés de tout, jetés sur les routes, quand ils s’en remettent aveuglément au Dieu qu’on leur vend à bas prix?

La survie et la sécurité d’Israël ne peuvent plus se négocier entre les quatre murs du capitalisme sauvage, de l’arrogance et de la toute-puissance militaire. Ni l’argent ni les armes ne feront taire les vaincus. Ces derniers n’auront plus les moyens de répondre ? Si, ils sortiront cette arme redoutable qu’est la passion de Dieu sans Dieu. Et celle-ci s’exercera sur tous les territoires qu’elle trouvera sur son chemin.

Pression infernale

Pour assurer son existence dans la durée, Israël doit renoncer à l’anéantissement de Gaza et à l’annexion de la Cisjordanie. Son avenir ne peut pas lui être assuré par l’expulsion, l’extermination, la conquête du peu de territoire qui reste. Il ne peut l’être que par un changement radical de politique. Un renoncement à la logique de l’affirmation de soi par la supériorité militaire et la négation de l’autre. Alors, les esprits ignorants ou bornés du monde arabo-musulman prendront mieux la mesure de ce temps de l’horreur absolue que fut la Shoah. Il sera enfin enseigné et transmis aux nouvelles générations. Nous apprendrons, de part et d’autre, que pas une histoire ne commence avec soi.

On ne détruira pas les islamistes radicaux à coups de déclarations de guerre, on les affaiblira en leur ôtant, une par une, leurs raisons d’exister et d’instrumentaliser l’islam. Ce sera long ? Oui. Mais qu’on nous dise, quel autre moyen a-t-on d’éteindre un incendie sans frontières ?

C’est en retirant ses « prétextes » à la mauvaise foi générale qu’on fera peut-être advenir la paix à laquelle aspire désespérément le plus grand nombre. Les psychothérapeutes savent ce que les politiciens s’abstiennent de prendre en compte : formuler la souffrance de l’autre, son humiliation, l’aider à dire son cri, sa rage, sa haine, c’est les désamorcer. C’est d’un combat contre la haine qu’il s’agit désormais. Il engage chacun de nous, si l’on veut donner une chance aux prochaines générations.

Que les dirigeants israéliens et leurs soutiens aveugles renoncent à leur domination brutale, satisfaite et sans partage de ce lieu explosif qu’est la « Terre sainte ». Que les Arabes, les musulmans, les défaits de l’histoire n’oublient pas qu’en versant dans l’antisémitisme ils se salissent, ils tombent dans un mal qui n’est pas le leur, ils se retournent contre eux-mêmes. Qu’ils s’élèvent, bien sûr, contre le massacre en masse qui est en cours, mais qu’ils ne privent pas les familles israéliennes endeuillées de leur compassion, qu’ils ne confondent pas leur révolte avec le fantasme de la disparition d’Israël.

N’oublions pas, nous autres Arabes, que nous avons massivement contribué à notre malheur. N’oublions pas qu’en matière d’horreur nous avons enregistré sur nos sols, depuis 1975, une série abominable de massacres. Du Liban à la Syrie, à l’Irak, nos prisonniers ont été enfermés dans des conditions atroces. Des femmes, des hommes ont été torturés, sans que nous sachions les défendre. Nos mémoires, nos cerveaux, nos âmes ont été torturés. Nos cultures. Notre histoire millénaire. Aucun de ces pays n’est parvenu à résister aux manipulations internes et externes, à la pression infernale des grandes puissances, à la sinistre alliance de la corruption, du mépris des pauvres et de la plus abusive des virilités.

Nous ne pouvons plus relever la tête à coups de slogans et de doléances exclusivement dirigés contre Israël. L’avenir ne consiste pas à revendiquer ce que l’on a perdu, mais à examiner ce qui reste à sauver. Israël existe. De ce qui fut un mal pour beaucoup d’entre nous peut sortir un bien pour tous.

Un chantier gigantesque

Ne ratons pas ce terrible et dernier rendez-vous. Souvenons-nous que la vie, la mort, le jour, la nuit, la douleur, l’orphelin, la terre et la paix se disent pareil en arabe et en hébreu. Il est temps pour chacun de nous de faire un immense effort si nous ne voulons pas que la barbarie triomphe à nos portes, pire : à l’intérieur de chacun de nous.

Le chantier est gigantesque ? Oui. Il implique un changement d’acteurs politiques. Oui. C’est trop tôt ? Non. C’est un rêve ? Oui, mais qu’on me dise s’il est un autre scénario qui ne soit un cauchemar. En conclusion de son livre, La Question de la Palestine (1979, Actes Sud, 2010), Edward Said écrivait : « La Palestine est saturée de sang et de violence… La question de la Palestine est malheureusement vouée à se renouveler sous des formes que l’on ne connaît que trop bien. Mais les peuples de Palestine – arabes et juifs –, dont le passé et l’avenir sont inexorablement liés, sont eux aussi appelés à se renouveler. Leur rencontre n’a pas encore eu lieu, mais elle va advenir, je le sais, et ce sera pour leur bénéfice réciproque. »

C’était en 1980. Le temps est peut-être venu pour chacun, chacune d’entre nous de faire son travail de colibri, de préférer le convoi menacé de l’humanité au bolide des idées ressassées. Que ceux qui en ont le pouvoir fassent pression sur Israël pour mettre immédiatement un terme au supplice que son armée inflige aux Gazaouis, à son acharnement sauvage et suicidaire sur un territoire saturé de malheurs, attaqué de partout et sans portes de secours.

Tous les destins des pays voisins sont liés. C’est précisément ce message que les puissances étrangères feignent de ne pas comprendre : la région demande à être traitée comme un seul et même corps gangrené, mortellement blessé. A répéter le passé au lieu d’en mettre en marche un nouveau, on risque fort de sacrifier le projet prioritaire de ce XXIe siècle : la survie de l’espèce humaine.

Dominique Eddé est une écrivaine et essayiste libanaise. Elle est notamment l’autrice d’« Edward Said. Le roman de sa pensée » (La Fabrique, 2017).

Vingt-troisième congrès de l’ADHC

Bonjour,

intitulé ainsi, ce billet a des allures de communiqué avertissant le bon peuple de la tenue imminente du prochain congrès du PCC… Rassurez-vous, il s’agit d’un rendez-vous beaucoup plus amical et même intime, puisqu’il réunira demain, samedi 30 septembre, pour leur congrès annuel les amis de l’Association pour le développement de l’histoire culturelle dont je m’honore de faire partie depuis les débuts. Cette année, le congrès aura lieu à la Maison de la Recherche de la Sorbonne-Nouvelle (dont je m’honore aussi, etc.), 4 rue des Irlandais, dans le 5e arrondissement de Paris., salle Athéna. Je rappelle aux distraits (ou j’apprends aux profanes) que cette association, fondée et longtemps dirigée par Pascal Ory et aujourd’hui dirigée par Pascale Goetschel, compte, parmi les succès dont elle peut s’enorgueillir, la publication de l’excellente Revue d’histoire culturelle, XVIIIe-XXIe siècles, que vous pouvez trouver et lire gratuitement en ligne à cette adresse : https://journals.openedition.org/rhc/

L’histoire culturelle de l’Italie constitue le thème du dossier du dernier numéro paru de la RHC ; demain, c’est l’Ukraine qui sera à l’honneur. Voici le programme complet de la journée :

9 h : Accueil des participant-e-s.

9 h 15 : Assemblée générale, présidée par Pascale Goetschel – Rapports moral et financier.

9 h 45 : Actualités de l’histoire culturelle –actualités de l’association

10 h -11 h 30 : Conférence de John Scheid, ancien membre de l’École Française de Rome, docteur d’État, a été directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études (1983 – 2001) avant d’être élu professeur au Collège de France (chaire « Religion, institutions et société de la Rome antique », 2001-2016). Vice-administrateur du Collège de France de 2012-2015. Membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

Pourquoi étudier les religions mortes ? De la pertinence culturelle d’une recherche sur des comportements dépassés

L’utilité historique et culturelle de l’histoire ancienne et, peut-être davantage encore, celle des religions « païennes » de l’Antiquité sont souvent mises en question. Ce qui est surtout le cas pour une religion comme celle des Grecs et des Romains, qui n’a pas, à première vue, de lien avec le judaïsme et le christianisme ainsi qu’avec le monde oriental dans lequel ceux-ci se sont formés. Or notre culture est un héritage de la culture gréco-romaine. Comment imaginer un rapport avec notre propre culture et ses œuvres sans une connaissance du passé gréco-romain ? L’étude de la religion des Grecs et des Romains n’a-t-elle, par exemple, rien à nous apprendre ? La religion qui prédomine actuellement dans le monde occidental définit-elle aussi la nature de toute religion dans le passé, en éliminant d’office les « paganismes » ? Quand l’étude historique des sources directes, c’est-à-dire des inscriptions et des structures archéologiques, révèle que le ritualisme était omniprésent et avait un sens, faut-il arrêter l’étude parce que « tout cela est faux » ? Récusant ce mépris, l’approche empirique des religions préchrétiennes peut révéler des liens entre les religions d’aujourd’hui et celles des Romains ou des Grecs, inviter à respecter les cultures différentes au sein de notre société, et surtout avertir contre l’intolérance.

Déjeuner 12 h-13 h 30.

13 h 30-14 h : Moment musical

14 h-16 h : Table-ronde La guerre en Ukraine, commencée en 2014 et entrée dans une nouvelle phase depuis l’invasion de février 2022, est un acte d’agression mené par le pouvoir russe non seulement pour détruire la population ukrainienne, mais également sa langue et sa culture. Tout un processus de négation et de manipulation de l’histoire a été initié, sur lequel cette table ronde souhaite revenir, afin d’aider à mieux comprendre des enjeux trop méconnus encore en Europe occidentale, concernant l’identité ukrainienne mais aussi les enjeux mémoriaux qui y sont liés, aussi bien en Russie qu’en Ukraine. Plus largement, il s’agit de contribuer à une histoire culturelle de ce conflit, en l’inscrivant dans le temps long et à l’échelle européenne.

La table ronde, animée par Caroline Moine (Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, CHCSC), réunira : Ivan Savchuk, géographe, Kyiv/EHESS (programme ANR/DFG Limspace, Géographie-cités) ; Natalia Morozova, juriste du Centre des droits humains Memorial, consultante de la FIDH ; Alain Blum, historien et démographe, directeur d’études à l’EHESS (CERCEC), vice-président de Memorial France ; Didier Francfort, professeur émérite en histoire contemporaine à l’Université de Lorraine (CERCLE).

16 h-17 h : Conseil d’administration de l’ADHC

La journée s’annonce passionnante. Vous êtes tous et toutes les bienvenu.e.s.!

LM

Retour de Mars

Bonjour,

« où donc est-il passé? », vous êtes-vous (peut-être, je l’espère) demandé. Aucune nouvelle depuis six mois. Des voeux de bonne année et pfuitt! envolé. Pour quelle destination?

Mars. Je suis allé sur Mars. Oui, la planète rouge. J’en reviens à peine. Le temps de secouer la poussière de mes bottes, de faire une ou deux machines de linge (joli, le voyage, mais salissant) et me voici de retour devant mon écran d’ordinateur, à l’heure où tout le monde ou presque part en vacances (je vous le souhaite, en tout cas). Voici le récit de mon périple. Il devait être publié dans l’excellente revue Sociétés et Représentations, dans le cadre d’un dossier sur l’Aventure spatiale que j’ai co-dirigé avec ma collègue Laurence Guignard, mais mes collègues ont estimé qu’il était trop long pour la revue. Qu’à cela ne tienne, le voici donc ici, enrichi d’illustrations et avec six mois d’avance sur le numéro qui paraîtra au printemps prochain.

crédits Nasa

Fiche d’identité
Orbite: 227,94 millions de km (1.52 AU) distance moyenne par rapport au Soleil
Diamètre: 6 794 km
Température: de -133°C à +27°C: moyenne -63°C
Pression: 5,1 hectopascal à la surface
Montagne: Le Mont Olympe (le volcan le plus élevé du système solaire, 26 kms de hauteur)
Gravité: considérablement plus faible que sur Terre (3,71 m.s-²)
Année martienne: 687 jours terrestres Jour martien: 24h40
Satellites naturels: Deimos et Phobos

Bien sûr, en tant qu’historien, mon voyage s’est effectué dans le temps aussi bien que dans l’espace. J’ai voulu explorer l’imaginaire martien, ce que l’historien Robert Crossley a appelé la « matière de Mars », comme il existe une « matière de Bretagne », une littérature mais bien plus que cela, un ensemble de récits, de légendes, de faits historiques entremêlés qui font rêver les Hommes depuis des siècles et continuent de fournir un riche matériau à l’imagination de nos contemporains. C’est l’histoire de cette fascination, de ce désir, que cet article raconte et analyse, en s’appuyant sur un vaste corpus de textes et d’images français et étrangers. De cette plongée dans cette matière de Mars, il ressort que la science a toujours eu partie liée à la fiction, que les deux domaines ont toujours interagi, au point parfois de se confondre dans les travaux de quelques grandes figures de marsophiles dont cet article esquisse les portraits.

La planète Mars fascine les humains depuis la plus haute antiquité. Visible à l’oeil nu dans le ciel nocturne, sa couleur rougeâtre et son mouvement rétrograde 1 ont intrigué les astronomes et astrologues chinois, mésopotamiens, égyptiens, grecs, romains, qui l’ont souvent associée à des divinités violentes et imprévisibles, Arès dans la mythologie grecque, Mars dans la mythologie romaine, dont le nom est resté. Cette fascination a connu peu d’éclipses dans le temps ; sa constance en fait en soi un objet d’interrogation pour l’historien des imaginaires.
Aujourd’hui, Mars est, de loin, la planète la plus explorée du système solaire : plus de quarante missions d’exploration spatiale lui ont été consacrées entre 1960 et nos jours, dont neuf ont posé des engins sur le sol martien (d’autres s’y sont écrasés) ; huit sondes tournent encore autour de la planète rouge et trois robots d’exploration continuent de s’y promener. Des projets de vol habité vers Mars existent. Mars est un objet de désir.

[1. L’orbite elliptique de Mars autour du Soleil donne à l’observateur terrestre l’impression que la planète interrompt sa course dans le ciel puis recule avant d’avancer de nouveau. Ce mouvement étrange, qui ne trouvait pas d’explication dans la cosmologie géocentrique des Anciens, fut interprété par eux comme une manifestation du caractère capricieux, imprévisible, du Dieu auquel était associé ce point lumineux.]

Pourquoi cette fascination persistante? Les raisons en sont multiples. Mars est une planète relativement proche de la Terre, distante d’environ 60 millions de kilomètres lors des « grandes oppositions » avec notre planète2 ; elle a, comme la Terre, quatre saisons (qui durent plus longtemps du fait de son plus grand éloignement du Soleil), un cycle jour/nuit très proche (la durée de la rotation de Mars sur elle-même ne dépasse la nôtre que de 40 minutes). Au jeu des analogies, Mars est apparue, à partir du XIXe siècle, tantôt comme la petite sœur de la Terre (sa taille est deux fois moindre que celle de notre planète), tantôt comme son aînée, par son histoire géologique dont les évolutions semblaient précéder et annoncer celles que nous connaîtrions.

[2. Il y a opposition lorsque la Terre s’intercale entre Mars et le Soleil, un phénomène qui se produit tous les deux ans. Les « grandes oppositions », ou oppositions périhéliques, quand la distance Terre/Mars est réduite au minimum en raison de la trajectoire de leurs orbites respectives, n’ont lieu que tous les quinze ans environ.]

L’étonnant est que les énigmes de Mars et les spéculations qui les entourent, loin d’être dissipées par l’observation puis l’exploration scientifiques, ont toujours été alimentées et relancées par elles. Lorsque les lunettes puis les télescopes ont permis de déceler des détails invisibles à l’œil nu et de dresser des cartes de la surface de Mars, on a cru voir des mers et des continents, des canaux et de la végétation ; lorsque des sondes ont fait litière de ces représentations, d’autres ont surgi, notamment autour de la présence d’eau sur cette planète aride. Mais ce qui, surtout, a enflammé les imaginations et continue de le faire en dépit – ou à cause – de preuve irréfutable, c’est l’hypothèse de l’existence de la vie sur Mars. Les théories sur la pluralité des mondes habités, présentes dès l’Antiquité grecque, ont fait florès en Europe depuis, au moins, les écrits de Fontenelle à la fin du XVIIe siècle3 ; elles ont suscité d’innombrables ouvrages de fiction mais aussi de spéculation scientifique dont Mars est très souvent le décor ou le support. C’est parce que Mars pourrait receler ou avoir abrité une vie extraterrestre qu’elle continue d’aimanter toutes les attentions.

[3. Bernard Le Bouyer de Fontenelle, Les Entretiens sur la pluralité des mondes, Paris, Vve C. Blageart, 1686. Voir les travaux de Michael Crowe, The Extraterrestrial Life Debate, 1750-1900 : The Idea of Plurality of Worlds, Cambridge UP, 1986.]

Mars est un bon exemple de ce que le planétologue Carl Sagan appelait la « danse continuelle entre la science et la science fiction » à propos de la conception humaine de l’espace cosmique4. Contrairement à ce qu’une histoire des sciences excessivement positiviste affirme, la distinction entre le fantasme, la fiction ou même la croyance et les faits scientifiquement établis n’a jamais été absolue, quelle que soit l’époque considérée – même si, comme l’a montré Frédérique Aït-Touati, la distinction entre littérature et science, floue jusque-là, se précise à partir de la fin du XVIIIe siècle. Selon Robert Markley, si l’on ne peut nier que l’histoire de la connaissance de Mars, comme celle de tous les corps célestes et de l’univers dans son ensemble, est progressive et cumulative, elle s’insère néanmoins dans des discours et pratiques plus larges, scientifiques et non scientifiques. Mars est un objet scientifique et une construction culturelle, l’écran sur lequel nous projetons nos espoirs et nos peurs. Les romans et les films de science fiction sur Mars se sont nourris des résultats de la planétologie et de l’astrophysique ; en retour, ils ont suscité des vocations de chercheurs (qui ont pu eux-mêmes réaliser des œuvres de fiction), lesquels ont établi des vérités provisoires, régulièrement remises en cause par de nouvelles découvertes. À chaque époque, Mars apparaît à travers une vision dominante basée sur des conjectures et une interprétation contestée de celles-ci.

[4. Cité par Robert Markley, The Dying Planet, Durham et Londres, Duke University Press, 2005, p. 17. Ce livre se distingue, dans une bibliothèque martienne en constante expansion, comme l’un des plus intéressants sur notre objet, en particulier parce qu’il prend soin de penser à la fois et en interaction les représentations fictionnelles et scientifiques de Mars dans une démarche qui relève explicitement de l’histoire culturelle.]

C’est pourquoi cet article tentera, à son tour, d’entrelacer science et fiction pour donner à voir, depuis la fin du XIXe siècle et jusqu’à nos jours, les différentes représentations de Mars, en se demandant comment celles-ci se connectent et interagissent. Pourquoi la fin du XIXe siècle? C’est à cette époque qu’apparaissent en Europe et en Amérique du Nord les premières manifestations d’une « manie de Mars », un engouement populaire qui sera régulièrement réactivé par la suite à chaque rapprochement des deux planètes, chaque nouveau projet d’exploration spatiale, chaque œuvre de fiction majeure ayant pour cadre la planète rouge. De ce point de vue, il nous semble que le succès des premières sondes (étatsuniennes) parvenant, à partir de 1965, à transmettre des photographies de la surface martienne, marque un tournant capital.

[5. Voir notamment Frédérique Aït-Touati, Contes de la lune. Essai sur la fiction et la science modernes, Paris, Gallimard, 2011.]

  1. Mars au temps de l’observation (1877-1965)

De la lunette au télescope

Les premières observations « équipées » de Mars remontent au XVIIe siècle. Les lunettes astronomiques inventées par les maîtres verriers hollandais permettent aux astronomes européens d’observer les planètes du système solaire – et de démontrer la justesse de la théorie héliocentrique de Copernic. Après que Kepler, à partir de ses calculs sur Mars, ait exprimé les lois qui permettent d’expliquer les mouvements des planètes, tour à tour, Galilée, Fontana, Huygens, Cassini pointent leurs instruments vers le ciel ; l’astronome néerlandais Christian Huygens, en particulier, grâce à l’un des premiers télescopes à la fin du XVIIe siècle, dessine Mars à partir de ses observations (il repère la première formation morphologique à la surface de la planète ainsi qu’une calotte polaire), et détermine la vitesse de la rotation de la planète et donc la durée d’un jour martien. Le perfectionnement des télescopes au XVIIIe siècle (les lentilles sont remplacées par des miroirs) permet de discerner plus de détails. L’astronome anglais (d’origine allemande) William Herschel distingue les calottes polaires ainsi que des nuages et des variations de couleurs qu’il attribue aux changements saisonniers de végétation. Une carte de la planète est dressée en 1840 par les astronomes allemands Wilhelm Beer et Johann von Mädler, qui sera précisée par l’Anglais Richard A. Proctor en 1867. Les astronomes distinguent des mers, des continents, des fleuves, des forêts, croient probable l’existence d’une atmosphère respirable… Pour ces savants, il fait peu de doute que Mars abrite la vie tout comme la Terre, renversant la charge de la preuve en direction des sceptiques. Pourtant, les œuvres de fiction prenant Mars pour décor ou destination sont encore, jusqu’au milieu du XIXe siècle, relativement rares ; c’est la lune, surtout, qui excite l’imagination des romanciers. Il faut attendre 1877 pour que Mars devienne à la mode.

La controverse des canaux de Mars

En 1877, trois événements considérables ont lieu, qui bouleversent la connaissance ainsi que les représentations que l’on avait de Mars. Le premier est la « grande opposition » qui, cette année-là, place Mars à 64 millions de kilomètres de la Terre ; le deuxième est la découverte, en août, par l’astronome étatsunien Asaph Hall, des deux satellites de Mars, qu’il nomme Phobos et Deimos, d’après les noms des deux fils d’Arès dans la mythologie grecque ; le troisième est la publication, à la fin de l’année, d’une nouvelle carte de Mars établie par l’astronome italien Giovanni Schiaparelli, sur laquelle figurent des formes linéaires qu’il dénomme canali, que l’on peut traduire par chenal ou canal. Ces trois événements sont évidemment liés, les observations étant permises par la proximité relative de Mars ; ces observations doivent aussi beaucoup au perfectionnement des télescopes et de l’astronomie d’observation, qui confirme les résultats de l’astronomie de calcul.

Les canaux de Mars selon G. Schiaparelli, carte reproduite dans l’ouvrage de C. Flammarion La Planète Mars et ses conditions d’habitabilité (1892-1909)

Dans un premier temps, la découverte des « lunes » de Mars fait plus de bruit que celle des canali ; mais, à mesure que la communauté scientifique puis la presse s’emparent des découvertes de Schiaparelli, la rumeur de l’existence de « canaux » sur la planète rouge enfle et s’impose dans l’esprit du public. Dans l’un comme dans l’autre cas, ces observations renforcent la possibilité de l’existence de la vie sur Mars : d’une part, on considère à cette époque que, pour qu’une planète soit viable, elle doit nécessairement être accompagnée d’au moins un satellite ; d’autre part, si ces structures allongées qu’a repérées Schiaparelli sont bien des canaux, alors elles sont artificielles et sont l’œuvre d’une intelligence extraterrestre. L’astronome italien, dans un premier temps, se montre très prudent quant à cette interprétation et estime qu’il s’agit probablement de structures naturelles d’écoulement. Mais dès les deuxième et troisième éditions de sa carte, publiées après les oppositions Terre/Mars de 1879 et 1881, la configuration géométrique de ce réseau ne laisse plus de place au doute : il s’agit bien de canaux construits par une ingénierie non humaine. Camille Flammarion, l’astronome et vulgarisateur scientifique français, suit le même raisonnement6. Après avoir d’abord repoussé l’hypothèse des canaux, il la fait sienne dans ses publications et devient l’un des plus ardents promoteurs de l’idée d’une vie sur Mars, qui rejoint par ailleurs certaines de ses convictions spirites. Dans son livre sur Mars, publié en 1892, il dépeint un décor luxuriant de vallées fluviales envahies d’une épaisse végétation mais se refuse pour autant à décrire les êtres qui pourraient les peupler, faute de données scientifiques suffisantes7.

[6. Danielle Chaperon, Camille Flammarion : entre astronomie et littérature, Paris, Imago, 1998. 7. Camille Flammarion, La Planète Mars et ses conditions d’habitabilité [titre abrégé], Gauthier-Villars et fils, 1892.]

Ce livre tombe entre les mains d’un riche Bostonien, Percival Lowell, au retour d’un long voyage en Asie8. Lecteur enthousiaste, esprit polymathe et cosmopolite, astronome amateur, il décide à quarante ans de vouer sa fortune et son énergie à l’observation de Mars et d’apporter la preuve qu’elle abrite la vie voire des êtres d’une intelligence comparable à celle des humains. Il fait construire son propre observatoire à Flagstaff, dans l’Arizona, sur un site qu’il baptise la « colline de Mars », à plus de 2000 mètres d’altitude. En effet, Lowell est l’un des premiers astronomes à prendre en compte la qualité du ciel surplombant un observatoire astronomique (transparence et absence de pollution lumineuse, nombre de nuits claires par an, turbulences atmosphériques). Il construit autour de son observatoire une petite colonie et convie des invités de marque ainsi que d’autres savants à se joindre à lui, devenant une figure locale. L’installation est prête à temps pour l’opposition Terre/Mars de 1894 et Lowell passe les mois qui suivent à observer la planète et consigner ses observations sur des carnets. Lui aussi voit les fameux « canaux », en grand nombre et organisés d’une façon toujours plus géométrique à mesure qu’il les figure sur toutes sortes de supports, dessins, cartes, livres et articles, globes en bois qu’il commercialise… Pour lui, ces canaux sont la preuve d’une vie intelligente sur Mars, aux prises avec le dessèchement de la planète et qui a trouvé dans la construction de ces gigantesques structures une solution désespérée pour survivre.

[8. David Strauss, Percival Lowell. The Culture and Science of a Boston Brahmin, Cambridge, Harvard University Press, 2001.]

Devant le scepticisme grandissant des astronomes qui travaillent dans les grands observatoires d’État, il multiplie les conférences et les publications, intervient dans la presse et prend l’opinion publique à témoin. En 1905, il frappe un grand coup en publiant dans The New York Herald des photographies de Mars. Mais ces clichés, censés faire taire ses contradicteurs, sont de mauvaise qualité et peuvent donner lieu à des interprétations diverses ; les croyants comme les sceptiques sont renforcés dans leurs convictions. La controverse ne s’est pas éteinte quand lui-même disparaît, en 1916, laissant une somme d’argent permettant à l’observatoire qui porte désormais son nom de continuer à fonctionner. En 1930, Eugène Antoniadi (nom francisé de cet astronome d’origine grecque), qui a travaillé aux côtés de Camille Flammarion, fait paraître La Planète Mars, dans laquelle la théorie des canaux est définitivement réfutée. Mais cette représentation survivra pendant des décennies dans la culture populaire et même dans les manuels d’astronomie ; Ray Bradbury, entre autres, s’en souviendra en rédigant ses Martian Chronicles en 1950.

Article du New York Times, 9 décembre 1906

[9. Evgenios Antoniadis, La Planète Mars. Étude basée sur les résultats obtenus avec la grande lunette de l’observatoire de Meudon et exposé analytique de l’ensemble des travaux exécutés sur cet astre depuis 1659, Paris, Hermann et Cie, 1930. Dès 1909, ses observations à Meudon lui permettent de conclure à l’inexistence des fameux canaux. Il envoie alors ce télégramme ironique à Lowell : « Lunette de Meudon trop puissante pour montrer les canaux ». (Philippe Garcelon, https://pg-astro.fr/grands-astronomes/l-ere-moderne/percival-lowell.html).]

Ce que cette controverse met en lumière, c’est, en premier lieu, le démon de l’analogie qui saisit tous les observateurs de Mars, lesquels ont tendance à transposer sur cette lointaine planète des observations et des préoccupations fort terrestres (la théorie des canaux prend son essor à l’époque du creusement des grandes voies de circulation maritime, Suez entre 1859 et 1869, Panama entre 1882 et 1914, et alors que, par ailleurs, commence à se poser la question de la destruction de terres arables sous l’effet de la sécheresse). C’est ensuite la rivalité entre astronomes amateurs et professionnels, dans un moment où la science astronomique et bientôt astrophysique se spécialise et se dote de protocoles d’expérimentation plus scientifiques. Certes, les premiers, quand ils ont la fortune des « grands amateurs » à la Lowell, peuvent disposer d’équipements de pointe et même innover dans les techniques d’enquête (Lowell utilise la photographie aussi bien que la spectroscopie) mais ils n’ont pas la prudence des seconds quant à l’interprétation des résultats obtenus. Bien souvent, c’est dans la presse plutôt que dans les revues savantes qu’ils publient leurs travaux, facilement qualifiés d’élucubrations par leurs détracteurs auxquels les oppose un véritable conflit quant aux normes de scientificité. L’historien Joshua Nall parle même d’une « relation symbiotique » entre l’apparition du New Journalism et l’astronomie « événementielle » qu’incarne Percival Lowell à la fin du XIXe siècle10. Or, ce sont ces publications, plus que d’obscurs articles scientifiques, qui alimentent l’intérêt populaire pour Mars et, plus généralement, pour l’aventure spatiale et sont à l’origine du « boom de Mars » ou de la « fièvre de Mars » qui saisit l’opinion publique des deux côtés de l’Atlantique entre les années 1890 et les années 1900.

Camille Flammarion devant un globe de Mars, cliché Agence Meurisse, 1921 (la photo, disponible sur Gallica/BNF, est faussement titrée « Camille Flammarion devant la mappemonde des astres »)

[10. Joshua Nall, News from Mars. Mass Media and the Forging of a New Astronomy, 1860-1910, Pittsburgh, Pittsburgh University, 2019.]

Communiquer avec les Martiens

Mars est donc à la mode au tournant du XXe siècle. Plus qu’une mode, il s’agit d’une véritable manie collective, qui emprunte tous les vecteurs de la naissante culture de grande diffusion. La presse, le livre, le cinéma, la publicité, le spectacle s’emparent de Mars, en font un sujet de discussion dans toutes les classes sociales. « On parle maintenant de Mars, dans le public, comme on parle politique ou socialisme », se félicite Camille Flammarion11. L’une des questions qui reviennent le plus souvent est celle des moyens de communiquer avec les habitants de cette lointaine planète. En 1900, l’Académie des sciences de Paris annonce qu’elle récompensera d’un prix de 100 000 francs le premier humain qui pourra établir une communication avec une intelligence extraterrestre. La mécène Anne Émilie Clara Goguet Guzman (qui avait fondé ce prix en mémoire de son fils décédé, féru d’astronomie) avait toutefois exclu Mars, considérée comme « trop facile ».

[11. Cité par Pierre Lagrange et Hélène Huguet, Sur Mars. Le guide du touriste spatial, Paris, EDP Sciences, 2003, p. 44. Voir également, sur la « matière de Mars » fin-de-siècle, l’ouvrage de Robert Crossley, Imagining Mars. A Literary History, Middleton, Wesleyan University Press, 2011.]

Si l’on met à part les suggestions les plus farfelues ou les fantaisies littéraires12, deux grandes voies de communication sont envisagées à cette époque. La première passe par le son. En 1901, Nikola Tesla affirme avoir réussi à établir une communication par les ondes radiophoniques. Vingt ans plus tard, l’ingénieur italien Guglielmo Marconi prétend à son tour avoir reçu des signaux radio de Mars. Si leurs allégations ne convainquent pas la communauté scientifique, celle-ci fera effectivement des ondes électromagnétiques l’un des instruments de l’exploration spatiale avec les radiotélescopes dont le premier sera construit en 1936. En attendant, c’est par le son, plus exactement par la musique, que les Martiens communiquent avec les Terriens en 1901 dans la pièce A Signal from Mars, March and two steps du compositeur Raymond Taylor (fig.1).

https://levysheetmusic.mse.jhu.edu/collection/172/107

(Pour écouter la musique : https://www.youtube.com/watch?v=INT-m_dA4QE)

[12. Par exemple, dans la nouvelle humoristique « Qu’est-ce qu’ils peuvent bien nous dire ? », de Tristan Bernard (publiée dans le recueil des Contes de Pantruche et d’ailleurs en 1897), des savants veulent répondre à des signaux lumineux qu’ils ont décelés sur Mars. Ils déploient dans le Sahara une immense feuille de papier et écrivent : « Plaît-il ? » Les Martiens répondent :  « Rien ». Étonnés, les savants agrandissent leur feuille de papier et demandent :  « Alors pourquoi nous faites-vous des signes ? ». À quoi les Martiens répondent :  « Ce n’est pas à vous que nous parlons, c’est à des gens de la planète Vénus ».]


L’autre voie est l’optique. En 1896, un rédacteur du San Francisco Call rapporte que des signaux lumineux en provenance de Mars ont été repérés par des astronomes (« A signal from Mars ») ; dans Le Journal des Voyages daté du 17 février 1901,Wilfrid de Fonvielle imagine que les habitants de Mars communiquent avec ceux de la Terre par signaux optiques. Pourquoi ne pas imaginer de communiquer en retour? L’astronome William H. Pickering (qui fut l’un des collaborateurs de Lowell) préconise l’installation de miroirs pouvant envoyer des signaux lumineux vers Mars. C’était déjà la solution privilégiée par Charles Cros qui, en 1869, passait en revue les divers moyens de communication avec les planètes ; mais celui-ci pensait pouvoir communiquer avec les Martiens en traçant des lignes de feu sur la surface désertique de leur planète au moyen d’un gigantesque miroir réfléchissant les rayons du Soleil. Nul ne sait ce qu’auraient pensé les habitants de Mars d’une prise de contact aussi agressive…

Camille Flammarion lui aussi penche pour l’optique : dans son roman La Fin du monde (1894), les Martiens utilisent un « téléphonoscope », un procédé de transmission des images par la lumière, pour envoyer aux Terriens une série de pictogrammes les avertissant qu’une comète se dirige vers leur planète. Mais l’astronome français, qui ne croit pas possible le voyage physique d’une planète à l’autre, tient surtout pour la communication par télépathie. Les ondes psychiques doivent permettre de vaincre les distances cosmiques. Proche des milieux spirites, lecteur et ami d’Allan Kardec (la figure de proue du spiritisme européen), il organise dans son observatoire de Juvisy des séances médiumniques (comme son confrère Giovanni Schiaparelli), considérant qu’il s’agit là d’un domaine où la curiosité scientifique doit pouvoir s’exercer sans crainte des quolibets. La communication avec les esprits est pour lui du même ordre que la communication avec les Martiens : un phénomène naturel que la science actuelle ne parvient pas encore à admettre, encore moins à expliquer

L’un des cas les plus fameux de communication télépathique avec les Martiens est celui rapporté par le psychologue Théodore Flournoy en 190013. Il y relate les visions martiennes d’une médium suisse, Élise Muller (qu’il renomme Hélène Smith), laquelle assure avoir rencontré des Martiens lors de transes qui ont eu lieu entre 1896 et 1899 ; elle peint leurs paysages et leur décor quotidien et même apprend leur langue, qu’elle prononce en public. Pour le psychologue, comme pour le linguiste Victor Henry qui consacrera un livre entier, en 1930, à la langue de Mars14, les visions d’Élise/Hélène sont imaginaires, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elles seraient mensongères. Ils les interprètent plutôt comme des produits de son imagination subsconsciente, une sorte de vérité du corps qui serait hors de son contrôle conscient – comme le sont, dans d’autres phases, ses visions hindoues exprimées en faux sanscrit.

Paysage ultramartien par Hélène Smith en 1896 (collection particulière)

[13. Voir Karima Amer, « Contribution de Théodore Flournoy à la découverte de l’inconscient » Le Coq-Héron, 2014/3 (n°218), p. 46-61 (résumé d’une thèse de psychopathologie et psychanalyse consacrée au même sujet soutenue en 2012 à l’université de Paris VII). 14. Victor Henry, Le Langage martien [titre abrégé], Paris, Maisonneuve, 1901. Voir l’étude de Geneviève Piot-Mayol, « Il était une fois Hélène Smith », Essaim, n°18, 2007/1, p. 133-146.]

Guerre des mondes et utopies planétaires

Dans ses visions martiennes, Hélène Smith décrit des êtres doux et bienveillants, qui communiquent par les plus subtils des sens, ceux de l’esprit. C’est là reproduire un motif qui tient du lieu commun depuis la publication des textes martiens de Camille Flammarion, que la médium suisse a probablement lus, au moins sous une forme abrégée. L’astronome français tient le raisonnement suivant, qui s’appuie à la fois sur Darwin et sur Spencer : s’il existe une civilisation martienne, celle-ci est plus ancienne que les sociétés humaines ; partant, elle est aussi plus évoluée et a donc répudié toute forme de violence.

« L’esprit le moins optimiste prévoit le jour où la navigation aérienne sera le mode ordinaire de circulation; où les prétendues frontières des peuples seront effacées pour toujours ; où l’hydre infâme de la guerre et l’inqualifiable folie des armées permanentes, ruine et opprobre d’un état social intellectuel, seront anéanties devant l’essor glorieux de l’humanité pensante dans la lumière et dans la liberté! N’est-il pas logique d’admettre que, plus ancienne que nous, l’humanité de Mars soit aussi plus perfectionnée, et que l’unité féconde des peuples, les travaux de la paix aient pu atteindre des développements considérables? »15

[15. Camille Flammarion, La Planète Mars et ses conditions d’habitabilité, op. cit., p. 586-587. Voir aussi son roman martien, Uranie, publié trois ans avant ce livre, en 1889.]

Lowell, en bon lecteur de Flammarion, tiendra le même raisonnement. La maîtrise supérieure des arts de l’ingénieur, dont témoignent la longueur et la largeur prodigieuses des canaux martiens, s’accompagne nécessairement selon lui d’une organisation sociale poussée elle-même au dernier degré de son perfectionnement. Au thème d’une planète à l’agonie se superpose donc, dans les écrits de ces marsophiles, celui d’une civilisation plus évoluée, pacifique et ayant résolu la plupart des maux dont souffrent les sociétés terrestres. D’autres auteurs feront de Mars le cadre d’utopies anarchistes, féministes, socialistes…16

[16. Exemple du premier cas : A Martian Odyssey de Stanley G. Weinbaum (1902-1935), publié en 1934 dans la revue Wonder Stories, qui oppose la société terrienne fondée sur la compétition à la société martienne des Thoth, basée sur la coopération mutuelle, chaque individu mettant spontanément ses capacités au service du bien commun. Utopie féministe, sur un ton plus léger, le roman Unveiling a parallel, publié en 1893 par deux autrices présentées comme « deux femmes de l’Ouest » dans la première édition, Alice Ilgenfritz Jones et Ella Robinson Merchant (un voyageur terrien visite deux sociétés martiennes dans lesquelles règne l’égalité entre hommes et femmes. Dans l’une, à Paleveria, les femmes ont adopté les caractéristiques négatives des hommes ; dans l’autre, à Caskia, l’égalité des sexes « a rendu les deux sexes gentils, aimants et généreux »). Exemple d’utopie socialiste (et spiritiste), enfin, The Certainty of A Future Life in Mars : Being the Posthumous Papers of Bradford Torrey Dodd, publié en 1903 par L. P. Gratacap, qui dépeint des Martiens socialistes et frugivores entre lesquels règne une égalité parfaite.]

L’utopie peut être une contre-utopie, utilisée pour valoriser les réalisations humaines. C’est par exemple le cas de l’un des premiers long-métrages de science fiction, Aelita, du réalisateur soviétique Yakov Protazanov (adapté en 1924 du roman d’Alexeï Tolstoï)17. On y voit deux Russes fomenter une révolution prolétarienne dans une société martienne dominée par une aristocratie décadente. Par contraste, la société soviétique, observée au moyen d’un télescope par la reine martienne Aelita, apparaît comme une sorte de Paradis sur terre. Aelita est un personnage double : amoureuse du héros et lui venant en aide, elle se retourne contre lui pour garder le pouvoir et trahit la révolution. Elle fait immanquablement penser à une autre « princesse de Mars », celle que rencontre John Carter dans des aventures épiques imaginées par le romancier étatsunien Edgar Rice Burroughs (par ailleurs père de Tarzan), lui aussi lecteur de Flammarion et de Lowell. Pendant plus de trois décennies, les récits du cycle de Mars seront un formidable succès d’édition (dix livres publiés entre 1917 et 1948) et inspireront d’innombrables imitateurs, des bandes dessinées (de Buck Rogers à Flash Gordon) et plusieurs adaptations cinématographiques. Mars (ou, plutôt, Barsoom, comme la nomme Burroughs) est ici le cadre d’aventures qui séduisent le public par leur exotisme pittoresque, l’imaginaire de la frontière et les valeurs incarnées par un héros sans peur ni reproches.

[17. Pour voir le film : https://www.youtube.com/watch?v=YW0SkoU-1eQ%5D

Frontispice de la 1e édition de A Princess of Mars (1917)

Si, dans ces récits d’aventures ou dans les utopies planétaires dont Mars est le décor, ce sont des voyageurs venus de la Terre qui découvrent un monde fabuleusement autre (mais dont bien des traits rappellent la Terre, en bien ou en mal), d’autres textes racontent la venue sur Terre de Martiens. Dans ce cas, la rencontre tourne souvent à la confrontation et, dans un premier temps au moins, au désavantage des Terriens. Le grand roman qui fixe les règles du genre est bien entendu The War of the Worlds de l’écrivain anglais Herbert G. Wells. Publié en 1898, le roman raconte l’arrivée sur Terre (plus précisément en Angleterre, puisque toute l’action se passe dans ce pays) d’êtres supérieurement intelligents qui entreprennent de coloniser notre monde et d’en exterminer les habitants. Ceux-ci devront leur salut et leur victoire finale non à leurs armes, dérisoirement impuissantes face à la technologie martienne, mais aux maladies microbiennes auxquelles succombent les envahisseurs. Si le roman peut être lu, au premier degré, comme un simple et palpitant roman d’aventure (ou roman-catastrophe), les thèmes traités apparaissent d’une singulière richesse. Non seulement Wells fait fond sur les connaissances scientifiques de son époque (les théories évolutionnistes, l’astronomie, les découvertes récentes sur les maladies infectieuses) mais il se livre à une critique de la société de son temps. Les Martiens de Wells se comportent en effet à l’égard des Terriens comme les Britanniques avec les indigènes de leurs colonies ; et l’impuissance des Terriens à les combattre tourne en ridicule la glorieuse armée de Sa Majesté…

L’action sera transposée quarante ans plus tard aux États-Unis par un presque homonyme, Orson Welles, alors jeune acteur pour le théâtre et la radio. Son émission radiophonique du 30 octobre 1938 sur WABC est restée célèbre pour avoir levé un vent de panique sur l’Amérique, certains auditeurs tenant pour vrai le récit de l’invasion martienne. La représentation d’une planète Mars peuplée d’êtres menaçants et répugnants s’est, à cette époque, imposée dans l’imagination populaire. Elle donnera lieu à d’innombrables romans et nouvelles de science fiction (en particulier dans les pulps fondés par Hugo Gernsback, Amazing Stories et Wonder Stories, dont certains auteurs seront parmi les fondateurs de l’American Rocket Society), de comics et d’illustrations, de serials et de films, en particulier au temps de la Guerre froide, quand Mars entre dans l’âge spatial. Le réalisateur Tim Burton, en 1996, en donnera une parodie hilarante avec Mars attacks !.

L’entrée de Mars dans l’âge spatial

Pour se rendre sur Mars, le merveilleux scientifique fin-de-siècle a inventé toutes sortes de techniques, de l’obus tiré par un canon jusqu’au tapis magique en passant par l’énergie psychique accumulée par des milliers de fakirs. Mais les progrès de l’aéronautique puis l’invention de l’astronautique (mot forgé en 1925 par l’écrivain franco-belge J.H. Rosny aîné) rendent le voyage dans l’espace moins chimérique. La science des fusées naît en Allemagne dans les années 1920 ; elle sera mise au service de la machine de guerre nazie durant la Seconde Guerre mondiale, avant que ses savants ne soient récupérés par les Alliés après la défaite du Reich. C’est le cas, en particulier, de Wernher von Braun, père des V2… puis des missiles balistiques étatsuniens. Lorsque l’U.R.S.S. envoie le premier satellite puis le premier homme dans l’espace, il est nommé responsable des programmes de vols habités menés par la Nasa à partir de 195818.

[18. Voir notamment Michael J. Neufeld, Von Braun : dreamer of space, engineer of war, New York, Vintage Books, 2008.]

En 1949, alors qu’il est en liberté surveillée au Texas puis au Nouveau Mexique et dépourvu de moyens, il rédige un roman de science fiction qui restera inédit jusqu’à sa mort ; seules les annexes techniques du Marsprojekt seront publiées de son vivant, en 1952 (en allemand) et en 1953 (en anglais)19. Il y imagine le premier vol habité vers Mars, la découverte par les Terriens d’une civilisation martienne très avancée et le retour sur Terre de certains de ses représentants venus offrir leur aide à la Terre, en reconstruction après une guerre mondiale dévastatrice (dans laquelle les puissances occidentales l’ont emporté…). « Histoire technique », l’intérêt de ce roman réside moins dans l’intrigue, assez classique et qui s’inscrit dans la tradition des utopies planétaires, que dans l’arrière-fond géopolitique (celui de la Guerre froide naissante entre les blocs atlantiste et soviétique), typique des productions culturelles de la fin des années 1940 aux années 1960. Le roman et le film « martiens » vont être marqués par la rivalité entre les deux idéologies qui se disputent la prééminence et les Martiens, dans l’imaginaire populaire étatsunien de cette époque, seront bien souvent la métaphore de la menace communiste. L’autre intérêt du roman réside dans la description très précise, nourrie par les dernières avancées de la science et de la technique, du voyage vers Mars (avec, en particulier, l’idée de l’assemblage d’une flotille de fusées spatiales dans une station orbitale).

[19. Wernher von Braun, The Mars Project. A technical Tale, Champaign, University of Illinois Press, 1953.]

Par la suite, von Braun ne cessera de militer pour l’adoption d’un programme d’exploration spatiale très ambitieux, non seulement auprès des responsables scientifiques et politiques mais aussi de l’opinion publique étatsunienne auprès de laquelle il tente de populariser le rêve de l’aventure spatiale. Au milieu des années 1950, il collabore avec Walt Disney à des films éducatifs ayant pour thème le programme spatial américain : Man in Space et Man and the Moon en 1955, puis Mars and Beyond en 1957 ; il écrit aussi des livres de vulgarisation scientifique. Après le succès de la mission Apollo 11 et l’alunissage du 20 juillet 1969, il croit possible d’envoyer rapidement un vol habité vers Mars. Mais l’administration Nixon en décidera autrement, réduisant le budget de la Nasa et privilégiant les missions dans l’espace proche (une orientation qui aboutira aux programmes des navettes spatiales et de la station spatiale internationale).

Avec von Braun, le roman martien est entré dans l’âge spatial qui est aussi celui de la hard science fiction, une science fiction « réaliste », basée sur l’extrapolation des découvertes scientifiques. Certes, Mars servira encore de décor à des aventures relevant de la science fantasy (comme les romans de Leigh Brackett), ou bien, comme dans les Chroniques martiennes de Ray Bradbury, de miroir contre-utopique à la Terre. Mais le temps est venu des romans martiens qui mettent Mars à portée de fusée, les récits de Robert Heinlein, Arthur C. Clarke, Isaac Asimov, Philip K. Dick, qui seront par la suite adaptés au cinéma et à la télévision. Les illustrateurs accompagnent ce mouvement : il n’est que de comparer les « vues d’artiste » de Mars d’un Lucien Rudaux, dans les années 1930 (astronome amateur français et peintre d’une planète Mars dans le droit fil des descriptions de Camille Flammarion) et celles d’un Chesley Bonestell vingt ans plus tard, qui signe pour des magazines comme Collier’s, Life ou Mechanix Illustrated des vues de Mars semées de vaisseaux spatiaux (fig. 2 et 3)20 . Cette tendance sera renforcée avec les premières photographies de la surface de Mars envoyées par les sondes étatsuniennes, au milieu des années 1960. Mars n’est plus seulement observée depuis la Terre ; l’ère de l’exploration commence et, avec elle, son lot de déconvenues… et de nouvelles espérances.

[20. Lucien Rudaux, Sur les autres mondes, Larousse, 1937. De Chesley Bonestell, voir en particulier ses illustrations pour The Exploration of Mars (texte Willy Ley et Wernher von Braun, pour Viking, 1956), et Mars (texte Robert Richardson, pour Allen and Unwin, 1964). Voir Elsa de Smet, « Le Paysage spatial: de l’École de Barbizon aux pulps magazines », ReS Futurae, revue d’études sur la science-fiction, n°5, 2015 (https://journals.openedition.org/resf/639?lang=en).]

(photo du livre de Lucien Rudaux Sur les autres mondes 1937 (BNF)

Chesley Bonestell The Exploration of Mars 1953 [https://airandspace.si.edu/multimedia-gallery/exploration-marsjpg]

  1. Mars au temps de l’exploration (1965 à nos jours)

Mariner et Viking : la fin des illusions martiennes?

Mars est l’un des principaux enjeux de la rivalité États-Unis / U.R.S.S., lancés dans une course à l’espace. Première à envoyer un satellite puis un homme dans l’espace, l’Union soviétique devance encore les États-Unis en envoyant la première sonde vers Mars, en octobre 1960. Mais Marsnik n’atteindra jamais Mars, inaugurant une longue suite d’échecs du programme martien de Moscou (qui n’empêchera pas cette dernière et ses alliés du camp socialiste d’émettre un matériel de propagande célébrant ses réussites, en particulier des timbres). C’est la sonde étatsunienne Mariner 4 qui, la première, parvient à transmettre des photographies de Mars en juillet 1965. La résolution est encore médiocre mais ce qui est clair, c’est que Lowell s’est trompé : il n’y a pas de canaux sur Mars, pas plus qu’il n’y a de végétation ni de mer. Mars telle que la révèle Mariner est une planète désolée, semée de cratères, couverte de sables et de rochers, très différente de la planète certes mourante mais encore parcourue de formes de vie qu’ont rêvée (ou redoutée) des générations de Terriens. D’autres sondes montrent par ailleurs que l’atmosphère y est ténue, les températures extrêmes ; des conditions peu propices à la vie, actuelle ou passée. La désillusion est forte. Elle sera encore renforcée avec Mariner 9, la première sonde mise en orbite autour de Mars, qui va transmettre à partir de 1972 des milliers de clichés de la surface martienne, puis le programme Viking, qui fait atterrir – amarsir – deux sondes quatre ans plus tard. Là encore, le paysage de désolation qu’elles transmettent refroidit les marsophiles les plus enthousiastes et donne de nouvelles munitions à ceux qui dénoncent le coût exorbitant des programmes d’exploration spatiale. Pourquoi tant d’argent pour un astre mort?


Le roman et le film martiens des années 1960 aux années 1980 traduisent ce désenchantement. Un certain nombre d’entre eux déconstruisent la figure du héros de la conquête de l’espace, le mythe masculiniste et nationaliste de la nouvelle frontière, l’image romantique et exaltante d’une planète permettant de donner un nouveau sens à l’aventure humaine. Que ce soit dans les textes de Philip K. Dick (en particulier Martian Time-Slip en 1964 ou « We Can Remember It for You Wholesale » deux ans plus tard)21, dans le roman Farewell, Earth’s Bliss de David Guy Compton en 1966 ou encore dans Die Erde ist nah de Ludek Pesek en 1970, Mars n’apparaît plus désirable. Lieu clos où les humains s’entassent dans des colonies totalitaires ou planète sans vie tombeau de vaines expéditions, Mars est une impasse ; elle ne peut pas plus sauver la Terre des maux qui l’accablent que la Terre ne peut la sauver, ce que constatait déjà Walter Tevis dans The Man Who Fell to Earth en 196322.

[21. Traduit sous le titre « Souvenirs à vendre », adapté par Paul Verhoeven sous le titre Total Recall en 1990 puis par Len Wiseman en 2012. 22. Le livre raconte la venue sur Terre d’un extraterrestre envoyé par son peuple qui se meurt sur une planète en voie d’assèchement (il s’agit d’Anthea et non de Mars mais l’intrigue correspond au schéma classique depuis Lowell). Il échoue dans sa mission et demeure sur Terre, aveugle, alcoolique et désespéré. Le livre est adapté au cinéma en 1976 avec David Bowie dans le rôle principal (dont la chanson « Life on Mars » fut l’un des grands succès de l’année 1971), puis de nouveau sous la forme d’une série télévisée en 2022.]

Avec la fin des illusions martiennes, c’est aussi toute une culture populaire de Mars qui semble frappée d’obsolescence :

« Que signifiait, au juste, l’accomplissement d’un grand rêve ? Telle était la question que je me posais, entre autres. L’homme mettait le pied sur Mars, et n’y voyait ramper aucune espèce de monstres verts, il n’y trouvait pas davantage d’anciens canaux, à la surface desquels se seraient reflétés les toits de cités mythiques, ni d’Atlantide martienne à demi enfouie dans le sable. Notre séjour, à nous, sur Mars n’avait consisté qu’en une série monotone de peines et de souffrances sans fin. »23

[23. Ludek Pesek, Les Exilés de l’espace [titre français de Die Erde ist nah], Paris, Hachette, 1975, p. 312.]

L’écrivain et éditeur de science-fiction français Gérard Klein, dans un article publié par le mensuel Lui quelques semaines après le passage au-dessus de Mars de la sonde Mariner 4, fait le deuil « d’un millier de Mars » imaginés par ses prédécesseurs : « Nous ne rencontrerons jamais Dejah Thoris ni Aelitia (sic), nous ne vaincrons jamais les Erloor, nous n’aurons jamais pour convive un Sorn ou un Touil. Nous affronterons Mars seuls. »24

[24. Cité par Pierre Lagrange et Hélène Huguet, op. cit., p. 102. Dejah Toris et Aelita sont respectivement princesse et reine de Mars dans le cycle martien d’Edgar R. Burroughs et le roman d’Alexeï Tolstoï, les Erloor et les Sorn sont des races martiennes (dans Le Prisonnier de la planète Mars puis La Guerre des Vampires de Gustave Le Rouge ; dans Out of the Silent Planet de Clive S. Lewis) et Touil est le nom que donne à une sympathique créature martienne l’explorateur du roman de Stanley G. Weinbaum, A Martian Odyssey.]

Mais d’autres ne se résignent pas à cette solitude, à l’instar de l’astronome étatsunien Carl Sagan, qui pense que les sondes n’ont pas tout révélé de Mars. « Il y a d’autres possibilités : des fossiles, des empreintes de pas, des minarets25. » Dans l’un de ses best-sellers de vulgarisation scientifique, Cosmos, Sagan fait part de son « émotion » à la vue d’une photo transmise par la sonde Viking 1 :

« Il y eut un bref moment d’émotion quand nous crûmes apercevoir sur un petit rocher de Chryse un B majuscule gravé par quelque Martien inconnu. Mais ce n’était qu’un tour que la lumière, l’ombre et l’aptitude humaine à déchiffrer des signes nous avaient joué… Mais pendant un instant l’écho lointain d’un mot de mon enfance résonna dans ma tête : Barsoom. »26

[25. Carl Sagan et Iosif S. Shklovski, Intelligent Life in the Universe, San Francisco, Holden-Day Inc., 1966, p. 293. 26. Cité par le théoricien et auteur de bande dessinée Harry Morgan sur son site : http://theadamantine.free.fr/. Voir le chapitre 4 du livre de Carl Sagan Cosmos « Blues pour une planète rouge » ainsi que la série télévisée sortie elle aussi en 1980. Lire également son roman Contact, publié en 1985 où il imagine la première rencontre entre les humains et une intelligence extraterrestre.]

Visages de Mars et théories conspirationnistes

L’illusion d’optique décrite par Carl Sagan, connue sous le nom de paréidolie, a fait des ravages parmi les croyants en l’existence d’une vie extraterrestre intelligente dans le voisinage de la Terre. Après la Lune, c’est en effet sur la planète rouge que l’on crut discerner des formes évoquant des structures artificielles27. Si les photographies envoyées par les sondes martiennes ont découragé la foi de beaucoup, elles ont au contraire encouragé les délires interprétatifs de quelques-uns, qui virent paradoxalement dans les clichés rendus publics par la Nasa autant de preuves que celle-ci mentait quant aux véritables découvertes qu’elle y avait effectuées.

[27. Le parallèle peut être prolongé en évoquant une autre théorie du complot : celle selon laquelle les Américains ne se seraient jamais posés sur la Lune et que leur alunissage aurait été tourné en studio sur Terre, peut-être par Stanley Kubrick. On retrouve cette idée dans le film Capricorn One de Peter Hyams sorti en 1978 : le gouvernement étatsunien fait réaliser en studio le premier amarsissage après avoir dû annuler la mission réelle.]

Le cas le plus connu est celui du « visage de Mars », une formation rocheuse révélée en 1976 par la sonde orbitale Viking 1 dans la région appelée Cydonia. Certains voulurent y voir un gigantesque visage sculpté dans la roche (fig.4).

(http://www.astrosurf.com/luxorion/Images/cydonia-compare.jpg)

La preuve semblait être donnée par la science même qu’une antique civilisation avait existé sur Mars, interprétation parfois prolongée par une comparaison avec des vestiges de grandes civilisations humaines (en particulier en Égypte) pour en inférer un lien de filiation entre elles. Cette thèse, entre ufologie et théories du complot avant la lettre, sert de trame au film de Brian de Palma, Mission to Mars, sorti en 2000 (la même année que Red Planet d’Anthony Hoffman). Unique film de science-fiction du réalisateur étatsunien, le film est un mélange de réalisme (la Nasa a collaboré à la conception du film) et de fantastique qui actualise le rêve de Mars. Que le film soit sorti deux ans après les clichés beaucoup plus précis du site de Cydonia par la sonde Mars Global Surveyor qui montrèrent que le fameux visage n’était qu’une colline comme une autre, indique que ce rêve est en mesure de résister à tous les démentis scientifiques. C’est la rivalité entre astronomes amateurs et professionnels qui rejoue ici, la plupart des tenants d’une vie intelligente sur Mars revendiquant une forme d’amateurisme et d’indépendance à l’égard d’une « science officielle » insuffisamment exaltante à leurs yeux.

[28. Cette partition entre amateurs et professionnels est sans doute trop schématique. Après tout, l’astronome soviétique avec lequel Carl Sagan a écrit Intelligent Life in the Universe, Iosif Schklovskii, pensait que les deux lunes de Mars, Phobos et Deimos, étaient des satellites artificiels, construits par une intelligence extraterrestre.]

Mars redécouverte

La sortie quasi simultanée, en 2000, de deux films (inégalement) importants sur Mars, auxquels on peut ajouter le film de John Carpenter Ghosts of Mars l’année suivante, indique également que Mars, au tournant du siècle, bénéficie d’un regain d’intérêt. D’autres œuvres marquantes, dans le domaine littéraire cette fois, les ont précédés, en particulier la trilogie sur la Nasa de Stephen Baxter (dont Voyage en 1996, qui raconte une expédition vers Mars), une autre trilogie, entièrement consacrée à Mars, par Kim S. Robinson entre 1992 et 1996 ou encore The Martian Race de Gregory Benford en 1999.

[29. Kim S. Robinson, Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue, éd. intégrale chez Omnibus en 2006, rééditée en 2012.]

Les difficultés techniques et les problèmes éthiques inhérents à un voyage vers une planète aussi lointaine que Mars, sa colonisation et sa transformation en une terre habitable pour les humains (la terraformation) sont au cœur de ces ouvrages typiques d’une science-fiction très documentée, nourrie par la lecture d’ouvrages scientifiques pointus, volontiers qualifiée par ses auteurs d’ « hyper-réaliste ». Ils paraissent, et ce n’est pas un hasard, au moment où l’exploration spatiale se trouve relancée, en particulier du côté de Mars. En quelques années, les États-Unis envoient plusieurs sondes vers la planète rouge, des programmes généralement couronnés de succès qui entretiennent l’intérêt du public et permettent d’accumuler une masse énorme de nouvelles données30 (fig.5).

[Mars Global Surveyor et Mars Pathfinder en 1996, Mars Odyssey en 2001, les deux Mars Exploration Rover en 2003. D’autres puissances s’en mêlent : l’agence spatiale européenne envoie sur Mars une sonde et un atterrisseur en 2003. La sonde japonaise Nozomi échoue, quant à elle, la même année.]


(https://www.nasa.gov/image-feature/curiositys-dusty-selfie)

Un homme incarne, plus que d’autres, ce nouvel attrait pour la planète rouge, le marsisme comme utopie et idéologie technophiles : Robert Zubrin. Né en 1952 dans une famille d’immigrés russes juifs installée à Brooklyn, il devient ingénieur dans le domaine de l’aérospatiale et fonde sa propre compagnie, Pioneer Astronautics, qui a notamment pour client la Nasa. Frustré par le désintérêt de l’agence spatiale étatsunienne pour l’exploration spatiale et pour Mars en particulier depuis les années Nixon, il fonde en 1998 l’association The Mars Society avec des parrainages aussi prestigieux que le réalisateur James Cameron, l’astronaute Edwin (« Buzz ») Aldrin ou l’écrivain Kim S. Robinson31.

[31. Robinson, dont la trilogie martienne inspire à Robert Zubrin les motifs du « drapeau de Mars », aux trois couleurs rouge, vert et bleu. Zubrin écrira aussi les paroles de « Rise to Mars » (sur une musique du chanteur d’opéra Oscar Castellino), qu’il présente comme l’hymne de Mars à l’occasion du vingtième anniversaire de la fondation de The Mars Society. Les premiers vers en indiquent la tonalité générale : « Rise to Mars! Men and Women. Dare to dream! Dare to strive! Build a home for our children. Make this desert come alive! ».]

Le drapeau de Mars flotte près de la station de simulation martienne de la Mars Society sur l’île de Devon (Canada) (photo sur Twitter/X Robert Zubrin, 23 février 2017)

Pour lui, le mythe de la frontière est la vraie religion de l’Amérique ; si celle-ci s’en détourne, elle risque de perdre sa raison d’être. Dans de nombreux textes publiés ou prononcés lors des conférences qu’il dispense depuis une trentaine d’années, il se fait l’infatigable propagandiste d’une « civilisation spatiale » à venir qui doit transporter les humains hors de leur planète natale. Pour contrer l’argument selon lequel l’exploration spatiale coûte trop cher, il présente en 1991 un projet qu’il intitule « Mars Direct », dont la proposition la plus audacieuse consiste à produire sur place, dans le cadre d’une base martienne, le carburant dont aura besoin l’équipage pour effectuer son voyage retour vers la Terre.

[32. Robert Zubrin, Cap sur Mars. Un plan pour l’exploration et la colonisation de Mars par l’Homme, [trad. de The case for Mars, 1996], Saint-Orens de Gameville, éd. Goursau, 2004.]

Robert Zubrin et la Mars Society (https://www.youtube.com/watch?v=lOasF-hyDuw)

La déclaration de fondation de The Mars Society33 énumère les raisons pour lesquelles il importe non seulement d’encourager l’exploration robotique de Mars mais d’y envoyer des humains : pour y chercher des traces d’une vie extraterrestre qui bouleverseraient la représentation que se fait l’Homme de sa place dans l’univers ; pour le surcroît de connaissances qu’une telle exploration apporterait sur l’histoire de la Terre ; pour le défi technologique à surmonter et les applications terrestres des technologies développées pour Mars ; pour la coopération internationale qu’impliquerait nécessairement une entreprise de cette ampleur ; pour l’enthousiasme que ne manquerait pas de susciter un tel projet dans la jeunesse du monde entier34. Aller vers Mars, s’y installer de façon permanente serait, ajoute The Mars Society, l’opportunité de refonder un monde meilleur, de rendre Mars à la vie, de donner un avenir à l’humanité – ou une chance de survivre, si la Terre devient, pour une raison ou un autre, inhabitable. Ce serait enfin, mais cet argument est en réalité premier et revient souvent sous la plume des porte-parole de l’association, obéir à cet instinct qui a toujours porté l’Homme vers l’Inconnu, satisfaire une curiosité inscrite en quelque sorte dans ses gènes, accomplir ce à quoi toute son histoire l’a destiné. Pour Zubrin et les adhérents de The Mars Society, il est donc non seulement légitime et possible mais nécessaire et urgent d’aller sur Mars afin d’en faire une terre capable d’accueillir un peuplement humain. Il s’agit d’en convaincre à la fois les opinions publiques et les décideurs politiques, scientifiques et économiques du monde entier, à commencer par ceux des pays occidentaux.

[33. Reproduite et traduite dans le numéro 3 du bulletin de l’association Planète Mars, avril 2000. 34. Dans d’autres textes qui émanent de l’association, l’exploration spatiale et, singulièrement, martienne, est présentée comme un moyen de lutter contre l’irrationalisme et l’anti-scientisme qui se répandraient dans la jeunesse. Voir par exemple Embarquement pour Mars, A2C Médias, Versailles, 2017.]

Pour ce faire, The Mars Society use de tous les vecteurs de communication à sa disposition, allant de la conférence publique et des expositions aux livres et aux films de vulgarisation scientifique en passant par les réseaux de l’Internet et les interviews dans divers médias35. Elle finance et anime un programme de stations de simulation (deux bases, la première dans l’Utah, la seconde dans l’île de Devon, dans l’archipel arctique canadien) où sont testés les matériels mais aussi les limites de la résistance humaine en milieu clos ou dans des conditions extrêmes, en lien avec des programmes de la Nasa. Très vite, The Mars Society essaime dans d’autres pays et compte aujourd’hui douze sociétés-filles, la plupart situées en Europe. En France, c’est l’association Planète Mars qui la représente. L’étude de son bulletin, dont le premier numéro paraît en octobre 1999, montre dès le début la diversité de ses activités et de ses contacts avec d’autres institutions telles que le Palais de la Découverte, le Musée de l’air et de l’espace, la Cité de l’espace, l’International Space University de Strasbourg, le CNES, la Société astronomique de France… Financée par les cotisations de ses membres (sur lesquels, hélas, peu de données sont disponibles36) et par la vente de divers produits, en particulier de livres, l’association tient chaque année un congrès à l’occasion duquel sont évoqués non seulement la vie de l’association mais aussi les progrès accomplis dans l’exploration de Mars. La plupart de ses dirigeants passés et actuels ont une expérience professionnelle dans le secteur de l’aérospatiale ou sont des scientifiques de diverses disciplines en lien avec l’exploration spatiale ; certains d’entre eux mènent en parallèle, sur le modèle de Zubrin, une carrière de vulgarisateur scientifique37.

[35. Voir notamment la présentation de l’association sur Youtube : https://www.youtube.com/@TheMarsSociety. Les site de l’association étatsunienne : https://www.marssociety.org/ et de l’association française : https://planete-mars.com/. 36. Le bulletin n’indique ni le nombre ni l’identité des adhérents de Planète Mars. Un article de presse de 2016 donne le chiffre de 150 adhérents (https://actu.fr/normandie/vernon_27681/video-association-planete-mars-quand-vivre-sur-la-planete-rouge-ne-sera-plus-un-reve_10721710.html). Un autre article de presse fait état de 10 000 adhérents pour The Mars Society en 2008 (https://www.la-croix.com/Archives/2008-07-15/Vivre-sur-Mars-une-utopie-NP-2008-07-15-324129). 37. Ainsi Albert Ducroq, ingénieur et journaliste scientifique, qui fut le premier président de l’association française (auteur, entre autres, de À la recherche d’une vie sur Mars, Paris, Flammarion, 1976) ; Richard Heidmann, co-fondateur de Planète Mars, ingénieur et auteur de Planète Mars. Une attraction irrésistible, Paris, Alvik éd., 2005 ; Charles Frankel, géologue et planétologue, auteur de L’Homme sur Mars. Science ou fiction? Paris, Dunod, 2007.]

Mars aujourd’hui, plus que jamais entre science et fiction

On trouve, dans les colonnes de Planète Mars, l’organe de liaison de l’association du même nom, des articles portant sur divers projets privés d’exploration spatiale et de voyage vers Mars qui caractérisent en propre le temps présent. Certains ont fait long feu (le projet néerlandais Mars One de Bas Landsorp et Arno Wielders en 2011 ou Inspiration Mars de Dennis Tito en 2013), d’autres ont passé avec succès la phase du développement industriel (Blue Origin, du milliardaire Jeff Bezos, Orbital ATK de David W. Thompson) ; aucun, cependant, ne paraît plus avancé et ambitieux que le projet développé par la société SpaceX, fondée en 2002 par le milliardaire d’origine sud-africaine Elon Musk. En peu d’années, celle-ci s’est taillée une place au soleil sur le marché très concurrentiel des lanceurs. Musk a fait du voyage vers Mars la priorité de sa société, un projet qui est à la fois industriel et personnel puisqu’il a annoncé son intention de finir ses jours sur la planète rouge! Il souhaite surtout mener à bien un programme de colonisation de Mars qui paraît à l’heure actuelle peu réaliste de l’aveu même des marsophiles les plus convaincus, Zubrin en tête. Mais Elon Musk a déjà réussi deux choses. La première, c’est de devenir une icône de la culture populaire, figurant notamment dans deux séries télévisées de science-fiction, l’une américaine, l’autre européenne, sur la conquête de Mars38. L’autre exploit est d’avoir réveillé l’ardeur des agences spatiales nationales, mises au défi par l’homme d’affaires qui aspire à être celui qui aura fait poser le premier homme (ou la première femme) sur Mars.

[38. La série européenne, Missions, du trio Henri Debeurme, Julien Lacombe, Ami Cohen, imagine deux missions concurrentes sur Mars, toutes les deux financées par des milliardaires (dont l’un évoque irrésistiblement Elon Musk) en partenariat avec, d’une part, la Nasa, d’autre part, l’Agence spatiale européenne (OCS City, 3 saisons, 2017-2021). La série étatsunienne, Mars, est un docu-fiction racontant les préparatifs ayant conduit à la première mission d’exploration de Mars en 2033 ; Elon Musk, mais aussi Robert Zubrin et d’autres figures de l’aventure spatiale y tiennent leur propre rôle (Netflix, 2 saisons, 2016-2018). On peut ajouter à ces séries celle de Ronald D. Moore, Matt Wolpert et Ben Nedivi, For All Mankind, excellente uchronie racontant une course à l’espace qu’auraient d’abord remportée les Soviétiques, premier alunissage compris, et dans laquelle apparaît un personnage de milliardaire très intelligent, faussement décontracté et mégalomane qui ambitionne de poser la première fusée sur Mars (Apple TV+, 3 saisons, 2019, en cours).]

Une double course de vitesse s’est engagée, entre les initiatives privées et les agences, d’une part, entre celles-ci, d’autre part. Si la colonisation de Mars paraît pour l’instant hors d’atteinte, les missions robotiques se sont multipliées ces dernières années : entre 2000 et 2022, pas moins de 25 sondes ont visé la planète rouge. Entretemps, de nouveaux acteurs sont apparus sur la scène spatiale internationale : l’Europe a réussi à mettre une sonde en orbite en 2003, l’Inde a suivi en 2004, la Chine a posé une astromobile sur Mars en 2021 et a annoncé vouloir effectuer un aller-retour en 2030 afin de rapporter sur Terre des échantillons du sol martien ; même la Russie a, en coopération avec l’ESA, brisé la malédiction qui semblait poursuivre ses tentatives vers Mars, réussissant en 2016 à mettre une sonde en orbite. En 2021, c’est au tour des Émirats arabes unis d’accomplir cet exploit, prélude à un ambitieux programme de colonisation de Mars d’ici un siècle (Mars 2117), dont la préfiguration est prévue dès 2030 dans les sables du désert de Dubaï (Mars Science City). L’intérêt scientifique de ces diverses missions est parfois douteux mais ce qui ne l’est pas, c’est que Mars est devenu un enjeu dans la rivalité des grandes puissances, le marqueur ultime de leurs capacités technologiques et économiques. Le monopole étatsunien est remis en cause et, avec lui, la prééminence occidentale sur le rêve martien.

[39. Cf sur ce point la thèse de Georges-Emmanuel Gleize, Voyages interstellaires. Affirmation, enjeux et hiérarchie de puissance pour l’exploration et l’occupation in situ de l’espace interstellaire à l’âge de la « conquête spatiale », XXe-XXIe siècles, soutenue en 2021 à l’université de Toulouse 2 sous la direction de Jean-Marc Olivier.]

Dans le film Seul sur Mars de Ridley Scott, adapté en 2015 du roman d’Andy Weir traduit en français sous ce même titre40, l’agence spatiale chinoise (CNSA) vient en aide à son homologue étatsunienne pour aider à secourir l’astronaute naufragé sur Mars. Il n’en fallait pas plus au vrai directeur du CNSA, Xu Dazhe, pour appeler à une meilleure coopération entre les deux agences, regrettant les « obstacles » qui l’empêchent actuellement41. L’anecdote est révélatrice à la fois de l’écho mondial rencontré par le film, du caractère très réaliste du roman comme du film (tant Andy Weir que Ridley Scott ont travaillé en étroite coopération avec la Nasa) et de la rivalité entre la première puissance spatiale et celle qui émerge comme sa principale concurrente en ce début de XXIe siècle. Elle renseigne aussi sur le lien, plus fort que jamais, entre science et fiction dans la construction d’un imaginaire martien.

[40. Titre original : The Martian (2012), trad. française en 2014 chez Bragelonne. 41. https://www.slate.fr/story/117241/chine-film-seul-sur-mars-cooperation-nasa-possible.%5D

Une autre anecdote en témoigne. La sonde Phœnix qui fut lancée en 2007 vers Mars par la Nasa, emportait avec elle un dvd intitulé « Visions de Mars », composé par l’association étatsunienne The Planetary Society (co-fondée par Carl Sagan en 1980)42. Ce dvd, fait d’un matériau conçu pour résister aux conditions climatiques de Mars, contenait une collection multimédia se rapportant à la planète rouge, dont La Guerre des mondes de Herbert G. Wells et son adaptation radiophonique par Orson Welles, un livre de Percival Lowell avec une carte des canaux martiens, les Chroniques martiennes de Ray Bradbury, la trilogie de Kim Stanley Robinson, un roman d’Isaac Asimov ainsi que des messages censés s’adresser à de futurs visiteurs (terriens) sur Mars écrits par Arthur C. Clarke et Carl Sagan. Soit les grands auteurs, tous masculins et de culture anglophone, de la « matière de Mars » depuis plus d’un siècle, le canon de l’épopée martienne43.

[42. Carl Sagan avait déjà conçu la célèbre plaque embarquée à bord des deux sondes spatiales Pioneer 10 et Pioneer 11, lancées en 1972 et 1973 représentant un homme et une femme nus ainsi que plusieurs symboles fournissant des informations sur l’origine des sondes, à destination d’éventuels êtres extraterrestres. 43. De fait, les autrices ont été beaucoup plus rares à s’intéresser à Mars, Leigh Brackett et son cycle martien entre 1953 et 1967 faisant figure d’exception. Plus récemment, on peut signaler l’intéressant Lady Astronaute de Mary Robinette Kowal, un recueil de nouvelles dont la principale concerne Mars (Gallimard Folio, 2020).]

Conclusion

Mars fait toujours rêver. On continue d’y chercher les traces d’une vie passée – non plus celle d’une civilisation avancée mais des biomorphes fossiles que pourraient aussi contenir des météorites en provenance de Mars. Le rêve demeure, c’est l’échelle qui change. Cependant, en dépit de la sophistication croissante des appareils d’observation et de mesure, cette quête est pour l’heure restée vaine. Aussi se tourne-t-on désormais de plus en plus vers la vie que pourrait abriter Mars dans un futur plus ou moins lointain, lorsque les humains s’y seront posés puis installés. Indépendamment des difficultés techniques ou des obstacles économiques, l’idée même de recommencer l’aventure humaine sur une planète lointaine ne fait pas l’unanimité parmi les artistes ni, sans doute aussi, parmi les scientifiques. Pour l’écrivain Brian Aldiss, en dialogue avec le mathématicien et physicien Roger Penrose, Mars doit demeurer « intouchée dans le ciel »44 ; c’est également, vingt ans plus tard, l’avis de l’écrivain Sylvain Tesson, lui aussi en dialogue mais avec le dessinateur François Schuiten45. L’angoisse écologique qui saisit les Terriens de l’ère anthropocène renverse la perspective ancienne : ce n’est plus Mars qui est mourante, c’est la Terre qui cherche son salut dans l’espace, et certains se demandent si ses habitants ont droit à une seconde chance.

Quoi qu’il en soit, à toutes les époques, Mars sert d’écran où les auteurs projettent leurs fantasmes mais aussi leur regard critique sur leur monde, leurs institutions, conventions, rituels, coutumes. Comme Kim S. Robinson en fait la remarque au début de Mars la rouge, l’histoire littéraire (mais aussi cinématographique) de Mars est celle de notre esprit et de ses représentations, « car nous sommes toute la conscience que Mars ait jamais eue ». Cette planète qui a depuis si longtemps fasciné les humains est le produit du progrès scientifique et des histoires que l’on a racontées à son propos, le produit d’une interaction entre les faits rapportés par la science et l’imagination créatrice, entre la connaissance par l’intellect et la connaissance par le sentiment. De ce point de vue, les théories que la science a reconnues a posteriori comme des « erreurs » (en particulier les canaux de Schiaparelli/Lowell) ont pu s’avérer d’une extraordinaire fécondité, non seulement dans la sphère de la création artistique mais aussi dans celle de la création scientifique, en encourageant les savants à développer des instruments, procédés, matériels pour y aller voir de plus près – et en suscitant des générations de chercheurs-rêveurs de Mars.

[44. Brian Aldiss et Roger Penrose, Mars blanche, Paris, Métaillié, 2001. 45. François Schuiten et Sylvain Tesson, Mars, Paris, Louis Vuitton, 2021.]

Il n’est sans doute pas besoin d’aller si loin que Mars pour vivre de belles aventures et de bonnes vacances. Je vous souhaite les unes et les autres et vous promets de ne pas laisser un autre semestre s’écouler avant de vous donner des nouvelles.

LM

Meilleurs voeux pour 2023

Bonjour à toutes et à tous,

que vous souhaiter en ce début de nouvelle année sinon beaucoup de joie, de bonheur, de découvertes, d’émotions positives! Et, pour notre continent, pour le monde entier, la paix et la compréhension entre les humains et entre les humains et le vivant.

Toi et moi

Sommes-nous si différents,

si étrangers l’un à l’autre

N’avons-nous pas mêmes peurs,

mêmes désirs, joies, douleurs, espérances?

Pourquoi devrions-nous nous entretuer,

pour le plaisir de quel maître?

Vois, je tends ma main

nue

vide de toute alarme,

pleine seulement du désir

de te connaître.

(photo prise cet été à Selçuk, Turquie).

Je profite de ce post pour vous signaler deux projets de la BNF auxquels il est encore temps de s’intéresser sérieusement. Les voici en pj :

Bien à vous,

LM

Colloques d’automne

Bonsoir,

l’un des effets les plus agréables d’une délégation dans un laboratoire CNRS est qu’elle vous redonne le temps de recherche que l’institution universitaire, en particulier dans un établissement comme la Sorbonne-Nouvelle, vous ôte en temps ordinaire. Vous êtes censé être un enseignant-chercheur, votre fiche de poste en fait foi mais, en réalité, tout votre temps de travail est consacré à l’enseignement et à l’administration ; bienheureux quand vous pouvez dégager une journée par semaine pour ce qui est, officiellement, la moitié de votre travail. Bénéficiant cette année universitaire de ce régime de faveur (qui nous est octroyé comme tel, alors qu’il devrait être considéré comme une respiration régulière dans une carrière universitaire), je goûte à cette liberté retrouvée, même si les étudiants me manquent un peu (l’homo academicus n’est pas à une contradiction près). Je ne les ai d’ailleurs pas complètement abandonné.e.s, continuant à mener mes doctorant.e.s. paître dans les verts pâturages du Savoir en même temps qu’une quarantaine (oui, vous avez bien lu) de mastérants. Mais ne pas donner de cours, ni avoir à les préparer libère quand même des heures que je passe entre la Bibliothèque nationale de France, les Archives nationales et le campus Condorcet, à Aubervilliers, où se trouve le Centre d’histoire sociale qui m’accueille cette année – grâces lui en soient rendues!

Je retrouve aussi le temps d’aller à des journées d’étude, à des colloques, à des séminaires, ce qui est la meilleure manière d’apprendre des choses tout en socialisant avec ses semblables. Ainsi, en fin de semaine dernière, le Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaine célébrait-il son trentième anniversaire à l’université de Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines. J’assistai à la première des deux journées, organisées de main de maîtresse par l’actuelle directrice du Centre, mon amie Anne-Claude Ambroise-Rendu, ici photographiée (un peu malicieusement, je l’avoue) entre deux de ses prédécesseurs, Jean-Yves Mollier et Jean-Claude Yon. Deux autres anciens directeurs du Centre, Pascal Ory et Christian Delporte, n’étaient pas physiquement présents mais avaient envoyé un message amical.

Ce fut une journée très intéressante, où les interventions sur les orientations scientifiques du Centre alternèrent avec des séquences plus nostalgiques, qui permirent d’évoquer le glorieux passé du Centre, principal laboratoire, aux sens propre comme figuré, de l’histoire culturelle à la française, et qui l’est resté par delà les vicissitudes institutionnelles et personnelles. De bons et de moins bons souvenirs m’attachent au Centre, que j’ai connu presque à sa création. C’est là en effet que j’ai effectué mes premiers pas de chercheur (si je mets de côté la maîtrise d’histoire que j’avais réalisée à l’université de Paris 1, sous la direction d’André Kaspi, évoqué dans un billet précédent) et d’enseignant, dans les pré-fabriqués qui tenaient alors lieu de locaux à cette université d’une ville nouvelle qui surgissait de terre à cette époque – nous étions au mitant des années 1990. Je fus, avant cela, de la première fournée du fameux séminaire d’histoire socio-culturelle créé à Saint-Quentin-en-Yvelines par le tandem Ory / Mollier, avec d’autres camarades que je vois encore de temps à autre, Christophe Gauthier, aujourd’hui professeur à l’Ecole des Chartes, Dimitri Vezyroglou, maître de conférence à Paris 1, ou encore Geneviève Rudolf, mon éditrice à Citadelle & Mazenod. Cela ne nous rajeunit pas…

Ce colloque est passé, je ne peux donc plus vous conseiller d’aller y faire un tour. En revanche, deux autres journées d’étude sont encore à venir, que je veux signaler dans ce billet.

La première a lieu… demain, à la Maison de la recherche de la Sorbonne-Nouvelle. Organisée par mes collègues et amis Bertrand Tillier et Guillaume Soulez, elle porte sur l’émission de télévision Tac au Tac, qui fit les belles heures de l’ORTF de 1969 à 1975. Sur le principe de la joute non oratoire mais graphique, elle mettait aux prises quatre dessinateurs/trices de presse et/ou de bande dessinée qui devaient réaliser en un temps limité des dessins sur commande, à partir de contraintes ludiques imposées par un animateur. Oulipo dessiné, cette émission permit de faire connaître et apprécier d’un large public la bande dessinée que l’on associait encore très souvent à l’univers de l’enfance. Au-delà de l’émission elle-même, les intervenants de la journée d’étude analyseront les rapports entre télévision et bande dessinée.

La journée commence à 9h. Vous trouverez le programme ici :

Autre journée d’étude à venir, cette fois du côté de Toulouse. L’ami Nicolas Peyre rassemble un brillant aréopage pour réfléchir sur les enjeux de l’après covid pour le monde de la culture. Quels financements trouver, comment faire revenir le public dans les salles de cinéma, de théâtre, de concert ou d’exposition, comment résister au tout-virtuel… Autant de questions au menu de cette manifestation prévue le 2 décembre prochain. Demandez le programme :

Je termine ce billet de novembre en rappelant l’existence d’un appel à articles pour le dossier d’un prochain numéro de la revue Sociétés et Représentations. Le thème de ce dossier? « La beauté sous le regard des sciences humaines et sociales ». La date limite pour envoyer une proposition d’article n’étant pas encore passée (mais nous y sommes presque : le 1er décembre), je replace cet appel sous vos yeux, espérant déclencher des vocations, même tardives :

La revue Sociétés & Représentations consacrera l’un de ses prochains dossiers (2023/2) à la question de la beauté dans les sociétés humaines modernes et contemporaines. La beauté, ou plutôt les beautés, tant ce concept, central dans l’histoire de l’art occidentale, doit être déconstruit et diffracté dans les multiples sphères de l’activité sociale où il trouve à s’actualiser, sous des visages à chaque fois différents. Outre que l’art n’est pas réductible à la beauté et que la beauté ne saurait se réduire à l’harmonie des formes ou des facultés, la réflexion sur la beauté ne doit pas se limiter à une réflexion sur l’art, à quoi nous invite peut-être à l’excès toute la tradition intellectuelle qui dérive de Kant puis de Hegel. Dans leur souci de donner la prééminence à un certain type d’activité de l’esprit humain, ces deux philosophes ont en effet relégué dans un ordre de valeur bien inférieur les beautés de la nature mais aussi les arts appliqués ou encore l’esthétique ordinaire qui peut constituer notre environnement immédiat, en ville comme dans les campagnes ; autant de réalités qu’une méditation sur la beauté comme qualité des êtres et des choses se doit nécessairement d’inclure. La beauté peut être conçue comme norme de représentations, qualité prêtée au vivant ou à l’inerte, verbalisation d’une appréciation et d’affects. Toutes les sciences humaines ont quelque chose à dire sur la beauté et les contributions attendues devraient prendre en charge la dimension épistémologique du rapport des disciplines à cet objet.

Ainsi, une discussion sur la beauté qui ferait l’économie d’une réflexion sur la façon dont une société donnée pense, traite, valorise (ou non) le corps humain passerait à côté d’une dimension essentielle de la question. La beauté corporelle est devenue centrale dans nos imaginaires, notre économie (financière aussi bien que libidinale), notre fonctionnement social, pour le meilleur (le souci de soi et de l’autre) et pour le pire (la tyrannie des apparences) qu’il s’agit de penser ensemble. Cette histoire de la beauté corporelle – qui croise bien sûr à plus d’un endroit celle de la beauté artistique – révèle certaines propriétés ontologiques de la beauté qui contredisent en certains points la définition kantienne : rien de moins universel et nécessaire, rien de plus mouvant dans le temps et relatif dans l’espace que cette beauté-là. Au-delà de la force des normes esthétiques imposées par les médias, ce qui frappe l’oeil de l’observateur, c’est l’essentielle historicité de ce que nous tenons spontanément et à tort pour invariant et universel. Mais à son tour, l’attention que nous devons à la beauté corporelle risque de nous entraîner sur la voie d’un exclusivisme mutilant : toute la beauté ne relève pas du visuel – il est d’autres prestiges « rythme, parfum, lueur » ! et l’on pourrait réfléchir aux autres sens qu’elle engage – et même, sans doute, ne relève pas seulement du sensuel : on parle de beauté intérieure, les chrétiens de beauté de l’âme et d’autres notions voisines semblent renvoyer à cette beauté invisible pour l’oeil mais qui dépasserait infiniment celle que nous pouvons percevoir.

Les propositions de contribution pourront interroger ce topos, de même qu’elle pourraient interroger les rapports entre le Beau et d’autres concepts qui peuvent lui être associés (le Vrai, le Juste, le Bon), mettre en rapport des domaines d’expérience différents (les arts et les sciences, la santé, l’industrie de la beauté, le design et la mode…), comparer dans le temps (une histoire de la beauté) et dans l’espace (une géographie et une anthropologie de la beauté), parmi d’autres axes possibles de cette réflexion.

Les propositions d’article ne devront pas dépasser une page. Outre un titre et un sujet provisoires, elles comporteront une courte bibliographie et une présentation des sources envisagées. Elles devront parvenir au directeur du dossier au plus tard le 1er décembre. Elles feront l’objet d’une évaluation en double aveugle, avec une version définitive envoyée le 1er mars, pour une publication prévue en septembre 2023.

Contact : laurent.martin@sorbonne-nouvelle.fr

Pour conclure… en beauté, et rester dans le ton, la couverture d’une bd publiée en 2014, chez Dupuis, par Hubert et Kerascoët, Beauté : un conte de fée « caustique et décalé » qui raconte la vie d’un laideron métamorphosé par magie en beauté chavirante, ce qui ne lui porte pas forcément chance… Une histoire sur la tyrannie des apparences et ses effets pervers.

A bientôt pour un prochain billet!

LM

Bienvenue sur le blog de Laurent Martin, professeur d'histoire à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, membre du laboratoire ICEE, libre penseur..