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Souffle

Souffle…

comme celui qu’il nous faut encore retenir avant de connaître le nom du 46e président des Etats-Unis.

comme l’écart qui, sans doute, séparera finalement les deux candidats une fois les résultats définitifs proclamés.

Ce que l’on peut d’ores et déjà constater en cette matinée (en France) du 4 novembre 2020, c’est que le raz-de-marée bleu attendu, ou du moins espéré, par les progressistes américains et du monde entier ne s’est pas produit. Trump fait mieux que se maintenir, remportant un certain nombre d’Etats que l’on croyait susceptibles de basculer côté démocrate, l’Ohio, l’Iowa, la Floride, le Texas…

(carte France Info, 4 novembre, 8h)

Certes, au total Trump ne comptabilise à cette heure « que » 212 grands électeurs quand Biden en a déjà 223 ; mais il en faut 270 pour être élu et la route s’annonce encore longue… Il reste cent millions de bulletins, arrivés par courrier, à dépouiller et les résultats sont très indécis dans quelques Etats-clefs, notamment la Pennylvanie ou le Michigan. Mais enfin, encore une fois, le décalage est manifeste entre les prévisions des sondages, qui donnaient Biden largement gagnant, et la triste et froide réalité. Il nous faut bien admettre, aussi révoltante que soit cette idée pour quelqu’un qui déteste tout ce qu’incarne Donald Trump, ses mensonges éhontés, son cynisme, sa brutalité, son incompétence, son racisme, son sexisme, son nationalisme etc., que près de la moitié des votants étatsuniens adhèrent à son discours, ou à son action, ou à sa personne, voire aux trois à la fois! Même si Biden l’emporte finalement ne se produira ni la révolution sociale ni le relèvement moral dont ce pays malade a besoin. Le trumpisme a, quoi qu’il arrive, encore de beaux jours devant lui.

Souffle… comme celui qui manque à d’autres malades, moins imaginaires ceux-là, je veux parler des malades atteints du covid (de la covid, si vous préférez) dont le nombre ne cesse d’augmenter en France comme partout en Europe. Plusieurs collègues et amis sont atteints, je pense bien à eux/elles et je leur souhaite un bon rétablissement.

Espérons, ici comme là-bas, un nouveau souffle en 2021, nous en avons besoin!

LM

 

De la diplomatie culturelle française

Bonsoir,

je ne sais plus si j’avais déjà eu l’occasion d’évoquer ici un projet de recherche qui s’annonce assez passionnant. J’ai pris l’initiative, aidé de quelques collègues, de proposer un colloque international à Paris sur l’histoire de la diplomatie culturelle française, soit l’usage de la culture à des fins diplomatiques qui est une tradition ancienne de notre pays. En 2022 nous célébrerons le centenaire de la création de l’Association française d’expansion et d’action artistique, plus connue sous le nom qu’elle prendra à partir de 1934 d’Association française d’action artistique (AFAA), ancêtre direct de l’actuel Institut français. Quel meilleur moyen de célébrer cet anniversaire que de retracer l’histoire de l’AFAA et, plus généralement, des divers instruments qui ont servi à la France pour faire « rayonner » sa langue et sa culture avant d’en faire les moyens d’un soft power à la française? Ce colloque sera accueilli dans les nouveaux locaux de la Sorbonne-Nouvelle au printemps 2022, avec le soutien du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, de l’Institut français, de l’Institut de France.

Voici l’appel à proposition que nous avons diffusé :

Appel à communication pour le colloque « Histoire de la diplomatie culturelle française »

Université de la Sorbonne-Nouvelle Paris 3 / Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères / Institut français

Dans le cadre de la célébration du centenaire de l’Association française d’action artistique (AFAA) et de la création du Service des Œuvres, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et l’Institut français organisent, conjointement avec l’université de la Sorbonne-Nouvelle / Paris 3, un ensemble d’événements afin d’étudier l’histoire de la diplomatie culturelle française. D’autres établissements d’enseignement supérieur ou de recherche sont susceptibles de devenir partenaires de cette démarche.

Parmi ces événements, un colloque scientifique est prévu au printemps 2022 à l’université de la Sorbonne-Nouvelle, dont le champ d’étude portera sur l’histoire et l’action du réseau culturel français à l’étranger, qui comprend les services de coopération et d’action culturelle, les instituts français, les alliances françaises. Il portera également sur les politiques publiques qui ont sous-tendu cette action. Les actes de ce colloque feront l’objet d’une publication.

Le comité scientifique en charge de ce colloque lance un appel à communication ouvert aux chercheurs de toutes langues, nationalités et disciplines – même si la perspective générale du colloque est prioritairement historienne.

Les propositions pourront porter sur différents domaines de la diplomatie culturelle française (diplomatie de la langue, échanges artistiques, industries culturelles et créatives, recherche scientifique, enseignement, débats d’idées…), sur ses acteurs, figures et institutions, publics, para-publics ou privés (services et directions du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, du ministère de la Culture, alliances françaises, fondations, grands établissements culturels, entreprises des industries culturelles et créatives, portraits de grandes figures, étude des agents), sur les grands enjeux de son action (question des publics, vecteurs et moyens de diffusion, finalités et objectifs, multilatéralisme), sur des périodes et des questions problématisées (la diplomatie culturelle française au temps de la Guerre froide et des décolonisations, par exemple). Une approche comparatiste avec d’autres modèles nationaux peut également être proposée, de même qu’une approche par pays ou aire géographique (diplomatie culturelle de la France en Amérique latine, Asie , Europe, etc.).

Le comité scientifique privilégiera des propositions qui permettront d’exploiter le riche matériau archivistique disponible au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères dans les centres d’archives de la Courneuve et de Nantes (versements consulaires, instituts français, alliances, centres culturels, versements de l’AFAA, du Service des Œuvres françaises à l’étranger, de la Direction générale des Affaires culturelles) et qui sera encore enrichi par l’apport des différents postes diplomatiques qui ont été sollicités dans la perspective du colloque.

Les propositions, en français ou en anglais (1000 à 3000 signes, espaces compris) doivent parvenir au comité scientifique avant le 4 décembre 2020 sur cette adresse : HistDiplo2022@gmail.com. Elles seront accompagnées d’un curriculum vitae de l’auteur.

Les auteurs des contributions retenues par le conseil scientifique seront avertis avant le 20 décembre 2020.

Comité scientifique

Bruno-Nassim Aboudrar (Université de la Sorbonne-Nouvelle / Paris 3, France)

Yves Bruley (EPHE, France)

Bernard Cerquiglini (Université de Paris)

François Chaubet (Université de Paris Nanterre, France)

Charlotte Faucher (Université de Manchester, UK)

Janet Horne (Université de Virginie, USA)

Philippe Lane (Université de Rouen Normandie, France)

François Mairesse (Université de la Sorbonne-Nouvelle / Paris 3, France)

Laurent Martin (Université de la Sorbonne-Nouvelle / Paris 3, France)

Nicolas Peyre (Université de Toulouse, France)

Gisèle Sapiro (EHESS / CNRS, France)

Sous le haut-parrainage de M. Xavier Darcos de l’Académie française, Chancelier de l’Institut de France

Je place ici la traduction anglaise de cet appel à proposition :

201014 Call for Papers History of French cultural diplomacy Appel aÌ communication pour le colloque Histoire de la diplomatie culturelle

 

Ce post sur la diplomatie culturelle française est l’occasion idéale de commencer une nouvelle série de publications, que j’avais annoncée voici déjà plusieurs semaines. Dans le cadre d’un enseignement de 2e année de master sur la diffusion de la recherche, j’ai demandé aux étudiants que j’encadrais l’année dernière de réaliser un article de vulgarisation scientifique à partir de leur mémoire de recherche. Je commence aujourd’hui cette série avec un article écrit par Francesca Sabben sur l’institut culturel français de Florence.

L’Institut Français de Florence : un exemple de l’action culturelle française en Italie ?

« Les échanges culturels franco-italiens ont toujours été vivaces, et ce depuis des siècles, l’on peut même faire remonter cette véritable action culturelle française -qui n’en portait pas encore le nom- à la Renaissance. Mais qu’en est-il de l’action culturelle française en Italie aujourd’hui ? Alors que le nouveau directeur de la Villa Médicis-Académie de France à Rome, Sam Stourdzé, vient d’être nommé, quel est l’état actuel de la présence culturelle française dans la péninsule italienne ? Dans cet article nous nous intéresserons à une autre fameuse institution culturelle française du territoire italien : l’Institut Français de Florence, établissement historique de la capitale toscane. Mais outre son prestige et son poids patrimonial dans l’écosystème culturel florentin, cette institution séculaire peut-elle encore se donner en exemple de l’action culturelle française ? Et si oui, de quelles manières et à travers quels moyens concrets de programmation culturelle ?

Les cinq Instituts français d’Italie : un moyen privilégié de l’action culturelle française dans la péninsule

La composante culturelle de la diplomatie apparaît essentielle : bien avant l’apparition du terme soft power, l’un des exemples historiques qui vient directement à l’esprit est celui de François Ier qui mena dès le XVIe siècle une politique culturelle bien au-delà des frontières du Royaume de France. Cette composante culturelle des relations diplomatiques entre la France et l’Italie s’est développée depuis la Renaissance, avec le courant de l’humanisme, les Guerres d’Italie, François Ier, et fut institutionnalisée au début du XXe siècle par la création du premier institut français de la péninsule italienne : l’Institut Français de Florence. Cet établissement culturel français, fondé en 1907 par l’universitaire grenoblois Julien Luchaire, allait par la suite servir d’exemple à tous les instituts français dans le monde. Le réseau culturel français à l’étranger est aujourd’hui un double réseau, composé de 98 instituts français et de de 850 Alliances françaises répartis sur tous les continents, hormis l’Antarctique. Très souvent, plusieurs instituts sont implantés dans un même pays, comme c’est le cas en Italie avec les deux antennes historiques de Florence (1907) et Naples (1919) et les instituts datant de l’après-guerre installés à Rome (1945), Milan (1949) et Palerme (1956).

Tout d’abord, commençons par une présentation succincte de la mission des instituts français en Italie aujourd’hui et des objectifs recherchés par leur présence de l’autre côté des Alpes. D’une façon très simplifiée et rapide on peut dire que la présence culturelle française dans le monde contemporain s’appuie sur son réseau d’instituts français, dont par exemple celui, historique, de Florence. Véritable lieu d’échange et de partage de cultures, les instituts français d’Italie visent à une meilleure compréhension entre les sociétés française et italienne. Le but premier de l’Institut Français de Florence est d’entretenir les liens intellectuels entre la France et l’Italie et de diffuser la culture française en Toscane, tout en maintenant l’amitié franco-italienne. Cette institution tient compte des initiatives culturelles locales, florentines, et de l’ancrage avec le territoire toscan afin de permettre une meilleure visibilité. Les missions de l’Institut Français de Florence, tout comme celles des autres instituts français de la péninsule italienne, sont dédiées aux relations franco-italiennes dans de nombreux domaines. Afin de renforcer les échanges entre la France et l’Italie, cinq champs d’actions sont privilégiés : l’action culturelle à travers notamment la création artistique et la collaboration pour le patrimoine et les musées, la coopération linguistique et éducative, la coopération scolaire et universitaire, la diffusion du cinéma et de l’audiovisuel en général, la promotion du secteur du livre et de l’édition.

Les missions de l’Institut Français de Florence revendiquées depuis plus d’un siècle

Les missions de cette institution sont dirigées vers la diffusion de la langue française, en particulier dans les structures éducatives et sur internet, ainsi que vers la stimulation du débat d’idées entre les sociétés italienne et française, perpétuant ainsi une tradition d’échanges des savoirs et de transferts intellectuels vieille de plusieurs siècles. Les autres missions attribuées à l’Institut Français de Florence sont également la promotion des productions françaises sur la scène artistique italienne et sur les marchés des industries culturelles, avec notamment le développement des échanges entre les professionnels des deux pays (grâce au festival « Francia in Scena » par exemple) mais aussi avec le renforcement de la présence française dans le paysage audiovisuel italien, en particulier au cinéma (par exemple au travers du festival « France Odéon » fondé par l’Institut Français de Florence du temps de la direction de Daniel Arasse). Un autre domaine dans lequel l’Institut Français de Florence est très actif est la coopération scolaire et universitaire. Le dynamisme d’une structure telle que l’Institut Français de Florence dans ce secteur d’activité s’illustre notamment à travers la promotion du programme Esabac, les partenariats avec les lycées français présents en Italie, et plus précisément le lycée Victor Hugo à Florence ainsi que l’organisation de classes découverte et d’immersions linguistiques et culturelles.

La justification actuelle de la présence de l’Institut français de Florence dans la capitale toscane

Après cette brève présentation du réseau culturel français à l’international et dans la péninsule italienne, vous pourriez vous demander avec raison : quelle est la raison d’être d’un institut français en 2020 ? Au-delà des missions de base visant à recréer, renforcer et étendre les liens entre la France et l’Italie, quelle peut bien être la raison d’être d’une telle institution ? Alors oui, la promotion culturelle, le domaine cinématographique surtout, et puis la promotion linguistique sont les justifications premières qui vous viennent peut-être à l’esprit. Mais concrètement, que cela signifie- t-il véritablement ? De quelle manière les instituts français présents en terre transalpine, et plus particulièrement celui de la cité du Lys rouge, représentent-ils des instruments efficaces de promotion de la culture française actuelle ? Quelle est la pertinence du modèle des instituts français en Italie, et plus précisément de l’établissement historique de Florence, aujourd’hui ? De quelles manières ce modèle a-t-il bien pu évoluer pour s’adapter aux nouveaux enjeux géopolitiques ? La légitimité actuelle de l’Institut Français de Florence n’est pas forcément acquise pour tous et l’ambivalence des missions de cet organisme ainsi que l’évolution de ses fonctions depuis les années 1980 jusqu’à nos jours représentent des pistes de réflexion intéressantes.

Le rapport du public florentin avec cette institution : une relation intellectuelle ambiguë

En interrogeant un Florentin au sujet de l’Institut Français de Florence, que répondrait- il ? Connaîtrait-il ne serait-ce que l’existence de cet établissement ? Rien n’est moins sûr, car bien que cette institution bénéficie d’un fort prestige et d’une grande renommée dans le domaine linguistique, tous les Florentins ne sont pas au fait des initiatives culturelles de cet établissement. En partant de ce constat, je m’interroge sur le fait que l’Institut Français de Florence puisse véritablement représenter un centre d’initiatives artistiques pour valoriser la culture française contemporaine. Ou alors peut-être qu’il ne s’agit que d’un lieu mémoriel ayant peu d’ancrage dans le temps présent -en dehors de la proposition de cours de français de grande qualité ? Mais encore, même si la qualité de l’enseignement linguistique et la richesse des ressources disponibles à l’Institut Français de Florence (laboratoire de langue multimédia, fonds documentaire séculaire, professeurs chevronnés…) ne peuvent être mises en doute, ces attraits sont-ils perçus par le public italien ? À l’heure de la multiplication des offres des écoles de langue privées et des nombreuses applications sur smartphones pour s’initier à une langue, la qualité des cours de langue et le prestige entourant l’Institut Français arrivent-ils à justifier son existence ? Je me demande si la génération Netflix ne va pas délaisser de plus en plus ces lieux de savoir -en l’occurrence à Florence un palais Renaissance du XIVe siècle- pour apprendre la langue de Stendhal et Lamartine via un écran.

L’intérieur de la salle Luchaire de l’Institut français de Florence au début du XXIème siècle Source : site Internet de l’Institut français de Florence

De surcroît, au-delà de l’aspect linguistique, l’Institut Français de Florence est-il représentatif du dynamisme culturel français ? Incarne-t-il un instrument efficace de promotion de la culture française actuelle? Ou bien cette institution demeure-t-elle encore trop élitiste dans sa programmation avec des activités réservées exclusivement à un cercle de francophiles initiés ? Si j’observe et j’analyse en détail la programmation culturelle proposée par l’Institut Français de Florence, je me demande bien quel renouvellement des publics est possible… Le renouvellement des publics tant souhaité et attendu mais auquel il faudrait peut-être donner une impulsion véritable ! En effet, une observation attentive, de l’intérieur même de cette institution, démontre un éloignement, que dis-je un abîme, entre la théorie, les discours et puis la réalité sur le terrain. Cet écart abyssal étant causé, il faut le dire, par le manque crucial de moyens, à la fois financiers et humains. »

Francesca SABBEN
 francesca.sabben@sorbonne-nouvelle.fr

Université Paris III Sorbonne Nouvelle Master 2 Géopolitique de l’art et de la culture Séminaire : Diffusion de la recherche Professeur : Laurent MARTIN

LM

#JeSuisProf

Bonsoir,

un nouveau mot-clic (ou hastag, si vous préférez l’anglais au québécois) s’est répandu depuis deux jours sur les réseaux sociaux à la vitesse d’un chagrin : #JeSuisProf

Des milliers d’enseignants confient leur colère, leur tristesse, leur dégoût, leur peur aussi, devant la violence qui a frappé l’un des leurs, l’un des nôtres, vendredi soir.

La clameur des appels aux meurtres, les insultes et les menaces de mort au nom de la religion qui circulent si nombreux sur les réseaux ont dû cette fois reculer devant la marée de notre indignation, de notre révolte.

Ils étaient des milliers, nous étions des milliers à Paris, des dizaines de milliers en France, enseignants mais aussi citoyens de tous métiers, de toutes origines, de toutes religions, de toutes absences de religion pour nous réunir et clamer haut et fort que nous ne nous laisserions pas intimider par les barbares, de quelque cause qu’ils se parent pour nous agresser.

Il faisait beau, cet après-midi, sur la place de la République, à Paris, malgré les nuages et notre peine. Comme un appel aux Lumières contre l’obscurantisme. La statue de la République brillait au soleil de la raison au milieu de la foule qui applaudissait Samuel Paty.

La République, le dessinateur Michel Kischka la voit ainsi, depuis deux jours :

Dessin terrible et magnifique, qui exprime le sentiment éprouvé à l’annonce de la nouvelle du meurtre et de la décapitation de Samuel Paty. Michel décrit ainsi la façon dont lui est venue l’idée de ce dessin :

« J’ai réalisé ce dessin en souhaitant qu’il circule. J’habite à Jérusalem et ai suivi l’info d’ici depuis vendredi. Samedi matin les infos étaient un peu plus claires sur les faits objectifs et je me sentais en mesure de réagir par un dessin. Comme je l’avais fait après Charlie hebdo, après Hyper Cacher, après le Bataclan, Nice, …et il y a deux semaines après l’attaque des deux journalistes devant les anciens locaux de Charlie. C’est toujours très difficile et très délicat de faire un dessin dans ces circonstances mais quand c’est la liberté d’expression qui est attaquée, c’est un devoir et une obligation pour tout cartooniste.

La République dans tout ce qu’elle représente étant visée dans ces attentats, l’image de la statue Place de la République m’est venue immédiatement. Cette grande femme de bronze, allégorie de la république, bien droite dans ses bottes, porteuse d’espoir convenait parfaitement à mon idée. La dessiner décapitée me paraissait terrible et si terriblement juste, et surtout très compréhensible comme message. Il était clair que je n’allais pas dessiner la statue en fond et la tête dans une mare de sang à l’avant-plan. Un dessin de mauvais goût qui pourrait être récupéré par les islamistes. Je ne me complais pas dans le morbide et le macabre. Les faits sont suffisamment cruels, pas la peine d’en rajouter. Mon travail m’a appris que la retenue est dotée d’une grande force. Un murmure a sa place dans notre monde qui hurle sans mesure. La République décapitée me semblait parfaitement répondre à ce que je cherchais. J’ai hésité a ajouter la touche de rouge au cou tranché. Mais vu sa petite taille dans l’ensemble de ma composition je ne me suis pas auto-censuré. Il fallait aussi que mon dessin fasse mal.

Pour l’ambiance de couleur, les teintes de l’automne parisien étaient parfaites. Le dessin une fois esquissé rapidement directement à la plume, sans esquisse préable, m’a paru si fort, que j’ai estimé qu’il n’était pas nécessaire de le pousser plus loin. Le fignoler risquait de l’affaiblir. Je n’ai pas ajouté un seul mot au post que j’ai mis en ligne. Tout cela a pris trois quart d’heure, pet-être une heure. Réagir dans l’urgence fait partie des réflexes du métier. »

Merci, cher Michel, pour ce dessin et ces lignes qui le mettent en perspective.
Et  maintenant, à vos plumes, à vos pinceaux, à vos mots, citoyens!
LM

Mourir de son métier

Bonjour,

un homme a été tué hier parce qu’il enseignait la liberté de pensée et d’expression. Un enseignant, un professeur d’histoire-géographie dans un collège de la banlieue parisienne. On ne connaît pas son nom pour le moment, juste son prénom, Samuel. Samuel a été tué et mutilé par un jeune homme devant son collège, à l’arme blanche. Son assassin aurait voulu « venger Allah », que sa victime aurait bafoué en montrant en classe les caricatures de Mahomet republiées par Charlie-Hebdo voici quelques semaines. Ce professeur, rapporte la presse qui cite un membre d’une association de parents d’élève du collège, « se savait menacé de mort sur les réseaux sociaux suite à son cours sur la liberté d’expression ».

On tuait hier des journalistes, des dessinateurs, des policiers, voici qu’on s’en prend aujourd’hui à des enseignants. Que faut-il faire pour arrêter la spirale de l’intolérance, de la violence, de la barbarie?

Certainement pas se taire. Certainement pas éviter de parler de Charlie, des caricatures, du blasphème pour ne pas choquer, heurter, pour apaiser les esprits, comme certains nous y invitent, pas toujours animés des meilleures intentions. Il ne s’agit pas de déclencher une guerre des représentations ou des communautés, ni de pratiquer un amalgame à vocation d’exclusion, il s’agit de ne rien céder de ce qui fait le socle de la démocratie et de la république, il s’agit de réaffirmer en tout lieu, en toute circonstance, nos valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité, contre tous les fanatismes. Ne laissons pas les enseignants, les journalistes, les policiers seuls dans ce combat qui nous concerne toutes et tous.

J’adresse toutes mes condoléances à la famille et aux proches de Samuel, mort d’avoir fait son métier qui est de transmettre l’esprit critique aux élèves de toutes origines.

LM

PS : j’ajoute ces lignes le dimanche 18 octobre. Entretemps, nous avons appris le nom de la victime, Samuel Paty. Il avait 47 ans. Un rassemblement est organisé cet après-midi à Paris, place de la République, pour lui rendre hommage et exprimer notre indignation face à ce crime odieux. J’y serai, vous aussi j’espère.

Entre sourires et larmes (bis)

Bonsoir,

les semaines se suivent et se ressemblent un peu trop, hélas. De nouveau, l’esprit hésite entre deux sentiments contradictoires.

Joie d’abord devant le lancement officiel de la Revue d’histoire culturelle, que nous avons portée sur les fonts baptismaux il y a quinze jours, lors du congrès annuel de l’Association pour le développement de l’histoire culturelle et qui a fait ses premiers pas – déjà! l’enfant est précoce, elle ira loin – cette semaine, dévoilant ses premières « pages » à ses premiers lecteurs.

Si vous voulez les rejoindre, tapez simplement cette adresse dans votre navigateur habituel : https://revues.mshparisnord.fr/rhc/

La RHC, comme l’école selon Jules Ferry, est gratuite, sans doute laïque, mais pas (encore) obligatoire. En accès libre, elle propose un vaste échantillon des curiosités de l’histoire culturelle à la française, en attendant de s’ouvrir aux plumes étrangères, ce qui ne manquera pas d’être fait dans les numéros à venir.

Comme toute bonne revue universitaire, la RHC comporte un dossier, que j’ai coordonné pour ce premier numéro avec ma complice Evelyne Cohen. En écho au thème des Rendez-vous de l’histoire de Blois cette année – Gouverner – nous nous sommes interrogés sur le fait de savoir si la culture pouvait aussi servir à gouverner. A vrai dire, le point d’interrogation que nous avons placé à la fin de notre titre est une coquetterie : évidemment, oui, la culture sert à gouverner, entre autres fonctions qu’elle a remplies dans l’histoire.

Voici le court article de présentation du dossier, que nous avons eu l’occasion de présenter hier à Blois lors d’une table ronde qui, comme il est d’usage, était plutôt rectangulaire (en l’espèce, une tribune d’amphithéâtre devant un auditoire ma foi bien fourni, n’en déplaise au covid).

« On n’y pense pas toujours – et rarement en premier lieu : la culture, ça sert aussi à gouverner. Comme Malraux ajoutant, à la fin d’un célèbre discours reconnaissant la valeur artistique du cinéma, qu’il était « par ailleurs » une industrie – le codicille pouvant apparaître à certains égards comme plus important que l’énoncé principal –, on pourrait affirmer que la culture sert à créer, à communiquer, à comprendre le monde ou soi-même, à mieux vivre, à se donner une identité ou à se distinguer des autres – et qu’elle est par ailleurs un moyen de gouvernement. Si nous sommes réticents à l’envisager d’emblée, c’est parce que nous avons tendance à penser que la culture – ou l’art, avec quoi elle est souvent confondue – ne devrait servir à rien d’immédiatement profitable, qu’elle devrait être dégagée de toute instrumentalisation sociale, économique ou politique, et que c’est même la définir dans son essence que de lui dénier toute utilité directe ou pratique ; ou alors, s’il faut vraiment qu’elle soit bonne à quelque chose ou à quelqu’un, que ce soit à l’épanouissement de l’individu ou à l’émancipation du genre humain, qu’elle soit utilisée, et même mobilisée pour donner à tous, et d’abord aux plus faibles, les moyens de contester l’ordre établi. L’art pour l’art ou l’art social ; la culture pour rien ou pour armer les esprits contre les pouvoirs, à la bonne heure ! Mais, gouverner, vraiment ?

Vraiment. Les pouvoirs, en particulier celui qui a charge, ou privilège, d’administrer la chose publique, ont tôt entrevu tous les dangers potentiels de la culture mais aussi tous les avantages qu’il pouvait y avoir à la contrôler (version autoritaire) ou à l’orienter (version libérale). Le gouvernement des hommes n’étant pas l’administration des choses, ce que reconnaissait volontiers le comte de Saint-Simon, à qui l’on fait souvent dire le contraire, la culture est une arme de choix dans la panoplie de tout dirigeant (même et surtout pour celui qui sort son revolver au seul énoncé de ce mot), lequel veillera à fournir à sa population un décorum, des spectacles, un imaginaire et une imagerie, des ressources de sens, voire, dans les cas les plus systématiques, une idéologie et un art officiels ; il limitera l’expression de la contestation, jusqu’à l’interdire par la censure, dans le même temps qu’il vantera les mérites de son action par des formes plus ou moins ouvertes de propagande ; il usera tour à tour de la subvention, de la réglementation, de la labellisation… et dans certains cas de la coercition voire de la violence ; il s’appuiera sur les sciences et les savoirs, sans perdre de vue ni les arts ni les lettres, ni l’éducation ni les médias, étant entendu que la culture peut s’entendre au sens le plus large et que son administration comme ses acteurs peuvent s’envisager à toutes les échelles, du local au global. Symbolique du pouvoir et politique de la culture apparaissent ainsi étroitement liées sans coïncider tout à fait et sans éclipser d’autres instances – du religieux à l’économique. »

Pour ma part, j’ai tenté dans un article à la fois trop long et trop court de présenter la conception qu’ont eue de la culture et de son utilisation à des fins politiques trois « couples » célèbres, Charles de Gaulle et André Malraux, Georges Pompidou et Jacques Duhamel, François Mitterrand et Jack Lang. Où comment, malgré la sophistication croissante de ce que l’on a nommé, à partir des années 1960, la « politique culturelle » et la neutralisation tendancielle de ses enjeux politiques et sociétaux qui en a découlé, est demeurée intacte une approche à la fois personnelle, politique et affective de la culture qui l’apparente davantage à un art de gouvernement plutôt qu’à une science de l’Etat – ce qu’elle est aussi, par ailleurs.

Revenant, une nouvelle fois, sur l’action de Jack Lang en tant que (grand) ministre de la Culture, mes lignes me ramènent vers ces années où je travaillais sur les archives qu’il venait de déposer à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, l’IMEC – et, par là, à la figure d’Olivier Corpet, qui fut à l’origine de cette institution unique en France, et qui vient de s’éteindre, cette semaine, à l’âge de 71 ans, après un long combat contre une saloperie de maladie.

(photo Olivier Dion pour Livres Hebdo)

Olivier Corpet, que je ne connaissais pas au début des années 2000, m’avait accueilli à bras ouverts dans cet Institut , qu’il avait fondé avec quelques complices en 1988. Il l’avait installé dans une ancienne abbaye des Prémontrés, l’abbaye d’Ardenne, tout à côté de Caen, restaurée avec l’appui de la Région et du ministère de la Culture. Là, au milieu des champs, s’édifia sous mes yeux un lieu assez exceptionnel de conservation et de valorisation de collections d’écrivains, d’artistes et d’éditeurs qu’Olivier et ses amis – Albert Dichy, André Derval, Nathalier Léger, entre autres – avait patiemment rassemblées pour le plus grand bonheur des chercheurs, français et étrangers, qui vinrent à Ardenne chaque année plus nombreux.

Olivier Corpet, à l’automne 2001, cherchait quelqu’un pour inventorier et classer le fonds Jack Lang fraîchement arrivé à l’abbaye d’Ardenne. Et, si ma mémoire est bonne, c’est Pascal Ory qui suggéra mon nom au directeur de l’IMEC.  Au bout de trois mois – trois mois d’hiver, passés sous la charpente craquante au vent du nord-ouest d’un bâtiment qui n’était pas encore restauré – je n’avais guère classé que trois caisses. Il m’en restait environ 497. Après discussion, nous convînmes de la nécessité de changer de méthode et d’opter pour un classement par grandes masses. Dès lors, la cadence s’accrut considérablement et, trois ans plus tard, la majorité des caisses avaient été vidées, leur contenu classé et reconditionné, même si je n’eus pas le temps de faire un inventaire informatisé. En dépit de ces difficultés, je garde un très bon souvenir de cette période et des gens que j’ai été amené à côtoyer, archivistes, techniciens, responsables du Centre culturel ou encore chercheurs qui venaient parfois du bout du monde pour travailler sur tel ou tel fonds et avec lesquels j’aimais à discuter, le soir venu, dans le réfectoire sonore de l’abbaye.

J’aimais aussi discuter avec Olivier, qui était un homme très fin, excellent connaisseur de l’histoire intellectuelle française du dernier demi-siècle et qui se montra avec moi et avec d’autres d’une grande disponibilité et d’une grande générosité.

C’est lui qui me souffla l’idée de transformer ce travail archivistique en livre. Il est vrai qu’au fil des mois et des années passés à classer les archives de Jack Lang, à raison de deux semaines par mois, j’étais devenu par la force de choses un assez bon connaisseur non seulement de sa vie ou du moins de sa carrière d’homme public, mais aussi des questions de politique culturelle telles qu’elles se posent depuis le début de la Ve République. J’étais assez excité par l’idée de travailler un matériau arraché de si fraîche date à l’actualité et à l’action politique, même si je discernais les dangers et les difficultés qu’il y avait à tenter la biographie d’un vivant, qui plus est toujours actif et n’ayant renoncé à rien (en 2007 encore Jack Lang déclara sa candidature à l’élection présidentielle) ; mais cela ne me semblait pas interdire en principe une telle tentative. Mieux, certaines de ces difficultés pouvaient se révéler des atouts méthodologiques, comme je tentai de le démontrer dans l’introduction de mon livre qui parut en 2008 aux éditions Complexe sous le titre Jack Lang, une vie entre culture et politique.

Je suis resté quatre ans détaché à l’IMEC et je ne repense pas à ces années de labeur sans une certaine nostalgie. Et je pense à Olivier Corpet, avec qui je me suis si bien entendu, alors, et depuis, même si nous nous étions perdus de vue ces derniers temps. Où qu’il soit à présent, qu’il trouve dans ces lignes l’expression de ma vive, de ma profonde gratitude.

LM

PS : l’excellente Geneviève Gentil, ancienne secrétaire générale du Comité d’histoire du ministère de la Culture et trésor vivant de l’histoire de ce ministère, me rappelle aujourd’hui dans un mel que c’est par le travail accompli alors à l’IMEC sur les archives Lang que s’amorça notre amitié ; le travail commun sur la loi sur le prix unique du livre, qui donna lieu à une publication aux éditions de l’IMEC en 2006, amorça une collaboration entre l’IMEC et le Comité d’histoire du ministère de la Culture, dont je devins membre par la suite.

L’histoire culturelle française, entre larmes et sourires

Bonsoir,

la petite communauté de l’histoire culturelle française est en deuil : l’un de ses plus brillants représentants, Dominique Kalifa, est mort vendredi dernier à l’âge de 63 ans. Je le connaissais depuis pas loin de trente ans, on s’était croisés plus d’une fois, au festival d’histoire de Blois, dans des colloques et des jurys de thèse, aux comités de rédaction de la revue Sociétés et Représentations. Nous n’étions pas proches ni d’accord sur tout mais j’appréciais son intelligence aiguë, son humour, sa solidité. Il avait été l’un des protagonistes les plus actifs du colloque de Cerisy sur l’histoire culturelle du contemporain, en 2004 (éd. Nouveau Monde 2005) où il avait apporté la contradiction à ceux (dont j’étais et suis toujours) qui défendaient une conception de l’histoire culturelle faisant toute leur place aux objets culturels et à l’analyse des conditions politiques, techniques ou économiques de la culture. Elève d’Alain Corbin, dix-neuvièmiste, il tenait quant à lui pour une histoire des imaginaires sociaux, qui l’avait amené à devenir un spécialiste reconnu du Paris de la Belle Epoque ou du crime comme révélateur des structures de la société. L’ouvrage qu’il avait dirigé avec Alain Vaillant et Marie-Eve Thérenty, La Civilisation du journal, restera comme un grand livre, de même que son dernier opus, paru cette année, sur Les Noms d’époque : de « Restauration » à « années de plomb » (dir., Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2020). Depuis hier, les messages de tristesse et d’admiration pleuvent de la part de ses collègues, étudiants, amis. Je joins ma peine à la leur et à celle de sa famille.

Nul doute que le prochain congrès de l’Association pour le développement de l’histoire culturelle rendra hommage à ce grand historien lors de son prochain congrès, prévu, comme tous les ans, le dernier samedi de ce mois de septembre, le 26 septembre donc.

En voici le programme :

Lieu : Aubervilliers, Campus Condorcet 16 rue des Fillettes ou 5 Cour des Humanités, Auditorium 250.
Métro : Front populaire sortie 2 rue Waldeck Rochet

▪ 9 h : Accueil des participant-e-s
▪ 9 h 15 : Assemblée générale présidée par Pascal Ory – Rapport moral et financier
▪ 9 h 45 : Actualités de l’histoire culturelle
10 h 30 – 12 h Conférence de Benedicte Savoy
„C’est quand qu’on va où?“ Objets et sujets d’une histoire culturelle expérimentale
Présentation par Benedicte Savoy :
L’«histoire croisée », les « connected », « shared » ou « entangled » histories placent l’hybridation et la migration au cœur de l’idée de culture. Elles refusent de considérer les entités nationales comme des espaces unis et clos. Elles insistent sur les processus de fécondations transfrontalières, sur les passages et les métamorphoses, sur les imbrications multiples entre aires culturelles parfois éloignées. Appliquée au domaine de l’histoire de l’art, la recherche sur la part de l’autre dans la construction de soi – si tant est que « l’autre » et « soi » puissent être désignés ainsi – est difficile à mener dans une approche disciplinaire classique. L’art est sans doute et d’abord l’indice d’une spiritualité. Mais c’est aussi le produit de constellations politiques, sociales, institutionnelles et anthropologiques, une histoire de savoirs et de pratiques qui, depuis l’Antiquité, s’inscrivent en outre dans le champ de transactions économiques, de valeurs bien réelles qui se superposent aux valeurs symboliques. Je me propose dans cette présentation de revenir sur un parcours qui m’a menée en deux décennies de l’œuvre d’Anselm Kiefer aux horreurs de la colonisation.

– 12h-13h45 Déjeuner. S’inscrire svp auprès de evelyne.cohen@wanadoo.fr

– 14h-17h : Présentation de la revue d’histoire culturelle en présence des comités de rédaction, comité de lecture, conseil scientifique. Programme détaillé à venir

– 17 heures pot (naissance de la revue)

Comme vous le voyez, le projet de revue scientifique de l’association se concrétise enfin avec le lancement, dès la fin de ce mois, du premier numéro de La Revue d’histoire culturelle, une revue entièrement électronique et gratuite qui offrira un très riche contenu à tous ceux qui s’intéressent aux liens entre histoire et culture. J’en ferai une présentation détaillée dans un post ultérieur.

Des larmes et des sourires, en somme, des larmes qui pleurent une disparition, des sourires qui saluent une naissance.

LM

Je suis (toujours) Charlie!

Bonjour,

aujourd’hui, mercredi 2 septembre 2020, s’ouvre en France le procès des auteurs des attentats perpétrés voici cinq ans contre les journalistes de Charlie-Hebdo et les clients de l’épicerie cacher de la Porte de Vincennes ; deux policiers (une femme et un homme) étaient eux aussi tombés sous les balles des assassins. Ceux-ci ont été à leur tour abattus et leurs principaux complices sont en fuite ; ne restent qu’une dizaine de comparses dont le tribunal aura à évaluer les responsabilités. Procès pour l’histoire, les archives filmées en seront versées aux Archives nationales, comme ce fut le cas pour le procès dit du sang contaminé ou celui du tortionnaire nazi Klaus Barbie.

La rédaction de Charlie-Hebdo a choisi de republier les douze dessins qui avaient conduit d’abord à un procès – qu’elle avait gagné – puis à l’attentat qui l’avait ciblée, ce 7 janvier 2015. « Tout ça pour ça », titre l’hebdo satirique, tant de souffrances pour quelques dessins irrévérencieux, le contraste est en effet saisissant, révoltant.

En hommage aux journalistes tombés pour la liberté de s’exprimer, de railler, de blasphémer, de « corriger par le rire », selon l’ancienne définition de la satire, je publie ici un inédit, une communication que j’avais eu l’occasion de prononcer à la Bibliothèque nationale de France en 2016 lors d’une journée consacrée à la presse satirique.J’y parlais surtout du Canard enchaîné mais aussi de Charlie et d’autres titres de la presse satirique.

J’accompagne ce texte d’un powerpoint et d’un document pdf dû à Thierry Groensteen et Jean-Pierre Mercier réalisé pour l’exposition « Suivre Charlie » en 2016 également.

 

La presse satirique en France depuis la Seconde Guerre mondiale

BNF 14 décembre 2016

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Les communications précédentes très éclairantes me dispensent de replacer mon propre exposé dans l’histoire de plus longue durée qui est celle de la presse humoristique et satirique française (ou étrangère mais diffusée en France) pour me concentrer sur le demi-siècle écoulé. Mon exposé sera très centré sur le Canard mais j’évoquerai d’autres titres, et il portera moins sur les dessinateurs que sur les organes de presse qui les ont accueillis.

La Libération et l’épuration ont concerné les dessinateurs aussi bien que les rédacteurs. La période de l’immédiate après-guerre voit disparaître des colonnes des journaux un certain nombre de signatures, parmi lesquelles celles de Kern, Iribe, Soupault, Pedro, Dubosc, coupables d’avoir mis leur talent au service de la Collaboration. D’autres réapparaissent qui s’étaient faites plus discrètes à cette époque : Effel, Cabrol, Ferjac, Sennep, Monier. Et de nouvelles apparaissent, en grand nombre : Grum, Lap, KB2, César, Escaro, Moisan – tous dessinateurs au Canard, et tous des hommes, remarquons-le en passant, ce qui est quand même révélateur du poids des représentations et des logiques de genre dans ce milieu professionnel. Ce sont ces noms feront les beaux jours de la presse politique française dans les années 1950 à 1970 et au-delà pour certains d’entre eux.

La plupart de ces dessinateurs se considèrent avant tout comme des journalistes, dont ils ont la carte professionnelle. A l’instar de leurs collègues rédacteurs, ils commentent l’actualité, usant d’un dessin au trait simplifié, un dessin éditorial et politique qui ne se contente pas de faire rire en déformant les traits d’un personnage public rendu familier par la photographie et bientôt la télévision, mais informe sur la situation qui est le véritable objet du dessin. Comme l’avait dit Sennep en 1941, « le dessin est une forme aigüe de journalisme ».

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Le Canard n’a pas paru entre 1940 et 1944. Le premier numéro de l’après-guerre est publié le 6 septembre 1944. La structure juridique de la société a été modifiée, la société en nom personnel devenant une société civile, propriétaire du titre, doublée d’une société anonyme qui l’exploite. Une première ouverture du capital au personnel est opérée, selon le voeu exprimé par Maurice Maréchal avant sa mort. Le redémarrage du journal est un franc succès. Le tirage hebdomadaire dépasse les 600 000 exemplaires en 1945.

Mais ce triomphe est de courte durée. Dès la mi-1946, la tendance s’inverse ; la baisse est continue jusqu’à atteindre, en 1953, l’étiage d’un peu plus de 100 000 exemplaires tirés en moyenne hebdomadaire, soit une vente d’environ 80 000 exemplaires. L’anticonformisme du journal, son refus de s’aligner sur la droite ou sur la gauche apparaissent hors de saison à l’époque de la guerre froide, moment de bipolarisation extrême de la vie politique française. Le Canard est alors en grand danger de disparaître et des propositions de rachat sont faites par la société d’édition Franpar, une filiale presse du groupe Hachette qui exploite notamment le quotidien France-Soir. Jeanne Maréchal repousse ces offres et confie à Ernest Raynaud, dit Tréno, les clefs de la rédaction. Peu à peu, le journal remonte la pente.

Les lecteurs reviennent du fait des guerres de décolonisation : la guerre d’Indochine, soldée par le seul responsable politique qui ait jamais trouvé grâce aux yeux des dirigeants du Canard enchaîné – Pierre Mendès France -, et surtout la guerre d’Algérie poussent vers l’hebdomadaire satirique un public qui cherche des informations et des commentaires anticonformistes. Sous l’impulsion d’une nouvelle génération de journalistes, en particulier Roger Fressoz et Jean Clémentin, le journal prend le tournant de l’information exclusive, confidentielle, en provenance de milieux qui lui étaient jusque-là fermés (armée, partis politiques de droite). Ce qu’on appelle svt en F le « jme d’investigation » – une expression que récusent les gens du Canard qui la jugent pléonastique.

Les autres facteurs qui rendent comptent du passage d’un hebdomadaire satirique à un journal d’investigation sont les changements institutionnels (la concentration des pouvoirs par l’exécutif après 1958), la faiblesse de l’opposition parlementaire et donc le renforcement des organes d’opposition, un changement d’échelle des affaires politico-financières en raison de l’essor économique des Trente Glorieuses ; et aussi l’élévation du niveau scolaire des Français et le développement d’une population de cadres moyens et inférieurs, celle-là même dans laquelle Le Canard enchaîné puise l’essentiel de ses nouveaux lecteurs.

Le journal adopte une position d’opposant résolu à la politique menée par de Gaulle et ses successeurs et “ sort ” un grand nombre d’enquêtes retentissantes dans les années 1960 et 1970 : touts les affaires politico-financières qu’on regroupe sous le teme de “ gaullisme immobilier ”, Ben Barka (1965), Foccart (1969), la feuille d’impôt de Jacques Chaban-Delmas (1971), Aranda (1972), Boulin (1979), les diamants de Bokassa (1979), de Broglie (1980), sans oublier l’affaire dite des “ micros ” (1973-1980). L’enquête politico-financière bénéficie de l’arrivée d’une nouvelle génération de journalistes très professionnels, svt passés par des écoles de jtes et par des publications de gauche ou d’extrême-gauche. Après la mort de Jeanne Maréchal, en 1967, suivie de celle de Tréno deux ans plus tard, c’est Roger Fressoz qui prend la direction du journal, assisté de deux rédacteurs en chef, Gabriel Macé, pour la partie politique tandis que Jean Clémentin se charge de la partie culturelle. Le capital a été redistribué de manière à rendre les collaborateurs du Canard propriétaires de leur journal.

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L’hebdomadaire satirique est devenu un journal d’investigation tout en cultivant une forme d’humour qui lui est propre, sous la direction de Roger Fressoz (l’auteur de « La Cour » dans les années 1960 puis de « La Régence » sous Pompidou, pastiche des mémorialistes du Grand siècle illustré par Moisan) puis de Michel Gaillard, spécialiste des indiscrétions de la « Mare aux canards » qui occupent la page 2 de l’hebdomadaire depuis un siècle. Les « affaires » qui se succèdent tout au long des années 1970 attirent à lui de nouveaux lecteurs friands d’informations exclusives. Les années 1970 sont des années fastes pour Le Canard enchaîné. Le tirage hebdomadaire moyen ne descend jamais en dessous de la barre des 400 000 exemplaires franchie en 1969 ; il atteint un pic en 1981 avec 730 000 exemplaires tirés en moyenne hebdomadaire et le plus fort tirage historique est réalisé le 20 mai 1981, avec 1 229 574 exemplaires. Les années qui suivent sont plus difficiles, j’y reviendrai dans un instant.

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Je voudrais auparavant parler des nouvelles formes, des nouveaux titres de la presse satirique qui apparaissent à partir des années 60.

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En septembre 1960, deux ans après le retour de de Gaulle au pouvoir, paraît le premier numéro du mensuel Hara-Kiri. Inspirés notamment par le titre-symbole de la contre-culture américaine, Mad, quelques copains (Cavanna, Fred, Georges Bernier – qui deviendra le professeur Choron – Cabu, Gébé, Topor, Jacques Lob), fabriquent un journal « bête et méchant », comme il se désigne lui-même en manière de provocation, reprenant une accusation qui lui avait été adressée par une lectrice.

Et des provocations, il y en aura beaucoup au long de son quart de siècle d’existence plutôt tumultueuse. Interdit deux fois (en 1961 et 1966) et empêché de paraître pendant de longs mois, il attente à peu près à tout ce que la France compte de vaches sacrées, de tabous, de normes morales ou esthétiques. Le choix délibéré, assumé, du mauvais goût lui attire la sympathie d’un lectorat jeune, impatient de secouer la tutelle pesante du pouvoir gaulliste et des valeurs conservatrices qui régissent les corps et les esprits dans la France de mongénéral.

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Un peu après apparaissent Minute, fondé en 62 par des partisans de l’Algérie française et qui se veut un Canard de droite ou d’extrême-droite, mêlant information, satire et dessin (par Aramis, Mara, Pinatel, notamment, Konk plus tard) et, même moment, le dessinateur Siné, qui a claqué la porte de l’Express, sort Siné Massacre, dont il est à la fois le directeur de publication, le rédacteur en chef et, pour le n°1 de quatre pages, l’unique contributeur. Ce brûlot ne contient que des dessins dirigés contre le pouvoir gaulliste, les religieux, les militaires, les colons rapatriés d’Algérie. Hebdomadaire jusqu’au n°7 (31 janvier 1963), Siné Massacre devient mensuel pour ses deux derniers numéros ; le journal, soutenu par l’éditeur Jean-Jacques Pauvert – qui lui-même a maille à partir avec la censure de l’époque – aura neuf numéros et Siné… neuf procès.

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En mai 68, Siné, épaulé à nouveau par Jean-Jacques Pauvert, lance L’Enragé avec un G en forme de faucille et de marteau. Le journal n’est pas pour autant proche du Parti Communiste, bien « trop mou » pour Siné. L’Enragé, dans une veine que l’on pourrait qualifier d’anarchiste ou de communiste libertaire, franchit toutes les limites imposées à la liberté d’expression. Outre Siné, on y retrouve Wolinski, Topor, Gébé, Cardon, Malsen, Willem, Cabu… Après l’été, alors que Siné – en voyage en Amérique Latine – a cédé la gestion du périodique à Wolinski, la contestation s’essouffle et le douzième et dernier numéro paraît en novembre 1968.

L’Enragé a servi de modèle à Hara-Kiri Hebdo que lancent Cavanna et ses amis en février 1969 et que rejoindra Siné quelques années plus tard, non sans réticence de sa part. Il y avait un public pour un journal plus politique, plus agressif que le mensuel qu’ils animaient jusque-là, un public pour un hebdomadaire au format tabloïd sur papier journal donnant toute leur place aux dessinateurs. Hara-Kiri Hebdo naît le 3 février 1969, habillé d’une couverture de Georges Wolinski (il change de titre dès le mois de mai et devient L’Hebdo Hara-Kiri). Deux semaines plus tard est lancé un mensuel sur le modèle du magazine italien de bande dessinée Linus : Charlie (qui s’appellera ensuite Charlie-Mensuel). Les années Charlie commencent, dont je ne parlerai pas, puisque Stéphane en parlera.

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J’évoquerai simplement en passant un titre de ces années 70 qui se distingue du tout-venant de la presse militante par un ton railleur et la présence de dessins satiriques : l’Idiot international de Jean-Edern Hallier, fondé en 69, qui aura une vie aussi agitée que son fondateur. Dans la décennie suivante, on peut citer Canicule, Zéro, Psikopat parmi les titres qui ont bien marché, Psikopat étant d’ailleurs plus du côté de la bd que de dessin de presse proprement dit.

L’Hebdo Hara-Kiri ne connaît pas immédiatement le succès. La question de la survie des Éditions du Square, qui éditent également les mensuels Hara-Kiri et Charlie, est posée. Leur chance sera, paradoxalement, celle de l’interdiction qui frappe l’hebdo en novembre 1970. Le 1er novembre 1970, cent-quarante-six jeunes meurent dans l’incendie d’un dancing de Saint-Laurent-du-Pont (Isère). Toute la presse fait ses choux gras de la curiosité du public pour ce tragique fait-divers. Le 12 novembre ont lieu les obsèques de Charles de Gaulle ; la presse unanime ne parle plus que de cet événement, qui éclipse les morts du dancing. Quatre jours plus tard, pour se moquer de ce cynisme médiatique et de l’amnésie qu’il organise, L’Hebdo Hara-Kiri publie une « une » en forme de faire-part : « Bal tragique à Colombey – 1 mort ». Toute la France gaulliste est outrée et les barons somment le gouvernement de punir l’inconvenant. Mais le délit de presse (diffamation, injure au chef de l’Etat, etc.) n’est pas évident. La commission de surveillance et de contrôle des publications est saisie et tire prétexte de dessins de Reiser et de Willem jugés « pornographiques » pour frapper le journal.

Ce dernier va bénéficier d’un bienfaiteur qui s’ignore : le ministre de l’intérieur de Georges Pompidou, Raymond Marcellin (le même qui autorise la pose de micros au siège du Canard enchaîné, sorte de Watergate à la française, c’est-à-dire sans lourdes conséquences pour le pouvoir politique), qui suit la commission et fait interdire L’Hebdo Hara-Kiri. Aussitôt, un nouveau titre paraît, le 23 novembre 1970 : Charlie-Hebdo, intronisé supplément hebdomadaire de Charlie-Mensuel.

Entre-temps, la mobilisation en sa faveur a pris de l’ampleur : Jean-Paul Sartre, alors directeur de La Cause du peuple, accepte d’en diriger la publication ; plusieurs patrons de presse – dont Jacques Fauvet, alors directeur du Monde, ou Pierre Lazareff, ancien patron de France-Soir – signent des éditoriaux contre la censure. L’époque a changé et la France entière découvre Charlie-Hebdo. Le titre vend en moyenne quelque 150 000 exemplaires entre 1970 et 1974, ses années de gloire. Les lecteurs se reconnaissent dans ce journal qui fait exploser dessins et vocabulaire, utilise les photo-montages, dénonce la publicité, rêve de l’« An 01 », se déclare pacifiste et écologiste, et tourne en dérision les discours d’autorité, en particulier de la presse classique et toute la mythologie de la France bien-pensante.

De nouvelles signatures ont rejoint l’équipe initiale des Cabu, Cavanna, Reiser, Wolinski, Gébé, Siné, etc., comme Jacky Berroyer, Delfeil de Ton, Sylvie Caster… Les Éditions du Square tournent à plein régime. Elles publient, en plus du mensuel Hara-Kiri – toléré de nouveau mais qui n’échappe pas à des saisies, à des poursuites et à des obligations de changement de couverture, notamment à la demande de Mme Giscard d’Estaing –, Charlie-Hebdo, Charlie-Mensuel, le mensuel écolo La Gueule ouverte et des livres.

Mais le bulldozer ralentit bientôt et s’arrête dans des clapotements de moteur noyé. Hara-Kiri a accumulé 8 millions de francs de dettes ; Charlie-Hebdo, au début des années 1980, commence à perdre des lecteurs et ferme ses portes en décembre 1981, non sans un ultime baroud d’honneur et un dernier changement de nom (la Semaine de Charlie). En janvier 1982, un spécial « Droit de Réponse », l’émission animée par Michel Polac sur TF1, enterre spectaculairement l’hebdomadaire. Charlie ne vendait plus que 25 000 à 30 000 exemplaires. La faute à l’arrivée de la gauche au pouvoir, à l’évolution du lectorat (les jeunes révoltés de 68 rentrent dans le rang), à l’usure d’une formule, à la disparition de quelques piliers du journal, à des procès perdus qui ont coûté cher (jusqu’à vingt par an), mais aussi à des échecs commerciaux et à une gestion hasardeuse, plombée par les pertes des Éditions du Square. Mais l’échec est en trompe l’oeil : l’humour d’Hara-Kiri et de Charlie fait école dans d’autres médias et contribue au renouvellement de l’esprit satirique jusqu’à nos jours, notamment à la télévision. Dans la presse écrite, on retrouve leur influence dans des titres comme L’Idiot international au tournant des années 1970 ou Zélium aujourd’hui.

Les années 80, pour le Canard, sont des années difficiles. Le journal perd au début de cette décennie un grand nombre de lecteurs, certains l’accusant de complaisance avec le pouvoir socialiste, d’autres d’une excessive sévérité. En fait, les affaires révélées par le journal touchent aussi bien la droite que la gauche : l’affaire des “ avions renifleurs ” (1983) ou Chaumet (1987) gênent la droite, celle du Carrefour du développement (1986) ou du sang contaminé (1989) embarrassent la gauche. Dans les années 90, ce sont les affaires Bérégovoy et Yann Piat qui embarrassent… le Canard, accusé d’avoir manqué à la déontologie professionnelle. Les années 90 voient un nouveau passage de témoin à la direction du journal : Michel Gaillard remplace Roger Fressoz – c’est tjs lui qui dirige le journal à l’heure actuelle.

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Côté dessinateurs, l’équipe s’est renouvelée renouvelée, avec l’arrivée de Kerleroux, Cardon, Vasquez de Sola, Pino Zac, Ferdinand Guiraud – qui signe Kiro – dans les années 1970 (les trois premiers seront à l’origine d’un éphémère Père Denis en 1981, le dernier du mensuel l’Ivrogne au milieu des années 1990), puis, dans les années 1980, de Pancho, Wozniak, Cabu, enfin, dans les deux décennies suivantes, de Pétillon, Lefred-Thouron, Brito, Delambre, Potus, Ghertman, plus récemment de Mougey, Aranega, Bouzard, des crayons aux styles extrêmement différents mais qui font du Canard, aujourd’hui encore, l’un des lieux majeurs d’expression de la satire politique et de l’humour graphique – même si, contrairement à Charlie, les dessinateurs n’ont pas le dernier mot sur les dessins qui sont publiés ou refusés (ils s’en plaignent assez d’ailleurs).

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Dans la famille Charlie, il y aussi du mouvement. Au début des années 1990, le phoenix Charlie renaît de ses cendres, après la scission intervenue au sein de la rédaction de La Grosse Bertha, hebdomadaire satirique et « bordélique », né au début de la guerre du Golfe, en janvier 1991. Les contestataires, emmenés par Philippe Val et Cabu, relancent en juillet 1992 le titre Charlie-Hebdo comme le leur proposent Cavanna et Wolinski, ms contre la volonté de Georges Bernier. Le Charlie nouveau est financé par des anciens qui y ont « mis leurs économies », ainsi que par le chanteur Renaud. A l’essentiel de l’équipe des anciens (Cavanna, Cabu, Gébé, Willem, Wolinski, Delfeil de Ton et Siné), s’ajoutent des nouveaux (Charb, Luz, Riss, Honoré, Bernar, Tignous, Plantu, Olivier Cyran, Bernard Maris dit Oncle Bernard, François Camé), des artistes du music-hall (Renaud et Patrick Font).

Le chansonnier et ex-rédacteur en chef de La Grosse Bertha Philippe Val, est rédacteur en chef de 1992 à 2004 puis directeur de la publication de 2004 à 2009, ce qui n’est pas du goût de tout le monde. La ligne qu’il fixe au journal ainsi que sa personnalité dérangent tant les nostalgiques de l’esprit « bête et méchant » façon Bernier que les partisans d’un engagement politique plus marqué à l’extrême gauche. Il y a eu du tirage dans la rédaction, aboutissant notamment au départ de Siné en 2008, accusé par Val d’antisémitisme. Avec l’argent qu’il a touché après son procès gagné pour licenciement abusif, le dessinateur a aussitôt fondé Siné Hebdo, reprenant pour le titre le graphisme de son premier journal, Siné Massacre. Siné hebdo paraît de 2008 à 2010 puis disparaît faute de lecteurs en nombre suffisant, remplacé par Siné Mensuel.

Dans le nouveau Charlie, les têtes de Turc du journal restaient grosso modo les mêmes : les curés, les flics, l’extrême-droite. Dans les années 2010, Charb, devenu directeur du journal après le départ de Philippe Val, avait mis l’accent sur la dénonciation du fondamentalisme musulman. Charlie fut l’un des seuls journaux français à accueillir les caricatures de Mahomet, par solidarité avec le journal danois Jyllands-Posten qui les avait d’abord publiées – ce qui avait valu au journal français un procès, gagné en 2007, et de nombreuses menaces, finalement mises à exécution, comme chacun sait, le 7 janvier 2015.

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Parmi les morts figurait Cabu. Cabu était un pilier du Canard enchaîné, qu’il avait rejoint au début des années 1980. Il réservait ses dessins les plus osés à Charlie, cultivant un ton plus modéré au Canard où, disait-il, pesaient un certain nombre de tabous : « la mort, la maladie, le cul » (je le cite dans une émission datant de 1990 : « Ils ont décidé de ne pas passer de « pipi et de caca » comme ils disent (ils parlent de la direction et de la rédaction en chef du Canard). Au moins, continuait-il, il n’y a pas le tabou de l’anticléricalisme, et c’est rare dans la presse, ni de problème à dessiner contre les militaires. Ça reste une satire souriante de l’actualité. Mais il n’y a pas assez à mon goût d’indignation. C’est pas des redresseurs de torts. Ils se méfient du côté trop militant. »).

Cette déclaration de Cabu résume assez bien la distance qui sépare en effet Charlie et le Canard et le positionnement de ce dernier, au moins depuis les années 1980, même si tous les deux sont des journaux satiriques, et cultivent un certain nombre de détestations communes plus ou moins folkloriques, des religieux aux militaires en passant par les policiers, tous les porteurs d’uniformes et exerçant un pouvoir sur autrui, pour résumer.

Pour en revenir à l’attentat de janvier 2015 et à l’émotion énorme qu’il a provoquée, il faut noter qu’il fut l’occasion pour beaucoup de découvrir l’existence de ce journal (propulsé à des niveaux de vente stratosphériques, dont il est depuis retombé, comme de juste), et, au-delà, l’existence d’une presse satirique qui vit plus ou moins bien, en province, à Paris ou à l’étranger, sous forme papier ou sur internet.

Derrière les arbres que sont le Canard et Charlie (à chacun de voir s’il s’agit de bouleaux ou de baobabs), il y a aujourd’hui une forêt de titres qui, pour beaucoup, rendent compte de l’actualité locale et sont diffusés sur internet – mais pas seulement. Des journaux comme Fakir, basé à Amiens, ont une portée nationale et combinent, comme le font le Canard et dans une moindre mesure Charlie, enquête et humour, articles et dessins. On peut citer aussi Zélium, lancé en 2011, un bimestriel format magazine édité par une association sans but lucratif et qui se présente – je le cite – « commme un journal libre, sans actionnaire, sans publicité » mais qui connaît des difficultés financières récurrentes depuis sa création.
Certains de ces journaux sont présents uniquement sur le net, à l’instar d’Urtikan.net.
D’autres rendent compte presque uniquement d’une actualité locale, par exemple l’Agglo-rieuse à Montpellier, la lettre à Lulu à Nantes, Satiricon à Toulouse entre 1995 et 2004, Barre à mine à Marseille…

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On peut aussi évoquer d’un mot des feuilles satiriques et/ou d’information à l’étranger, dont certaines s’inspirent assez explicitement des journaux français : ainsi en Afrique francophone le Journal du jeudi au Burkina Faso, Gbich en Côte d’Ivoire, le Lynx en Guinée… Les rapports avec les pouvoirs en place sont parfois complexes, je n’en dirai pas plus ici puisqu’il me faut conclure.

La presse satirique conjugue le texte et le dessin selon des modalités variables qui définissent l’identité de chaque titre. Elle pratique la satire, une forme d’humour qui vise à châtier les mœurs par le rire, à la fois pour tourner les interdits et la censure qui menace toujours celui qui s’en prend aux puissants ou à l’ordre établi, et parce que le comique est souvent plus efficace que le tragique pour emporter la conviction du lecteur. Le genre suppose une certaine mauvaise foi, un art consommé de l’outrance, qui en fait un instrument de la subversion, tout en jouant sur des stéréotypes, des éléments de familiarité culturelle, un système limité et routinisé de catégories et de modèles de perception permettant la reconnaissance et la connivence. C’est un genre en tension, en permanence sur le fil du rasoir, entre conformisme et anticonformisme. Il lui faut déformer et exagérer – tout particulièrement dans le cas de la caricature – mais pas au point que le sujet en deviendrait méconnaissable. Il lui faut critiquer et railler mais dans les limites acceptables par son lectorat et par le droit en vigueur.

La presse satirique pose la question du rire-ensemble, des limites fixées par la loi mais aussi les mœurs, la doxa, la norme morale, à ce dont il est possible de rire en public. La caricature qui est un des éléments de la liberté d’expression est une construction jurisprudentielle fondée sur la reconnaissance d’un droit à l’irrespect et à l’insolence dans les limites des lois du genre satirique. Dans le droit français actuel, « ces limites imposent que le but poursuivi soit humoristique, à l’exclusion de toute intention de nuire et que l’image soit exagérément grotesque sans quoi une atteinte au droit à l’image de la personne caricaturée peut être retenue ». Si l’observation des réactions déclenchées par les articles et dessins de la presse satirique dans l’histoire récente montre une tolérance plus grande sur certains sujets tels que l’armée ou la police, elle révèle aussi une intolérance croissante sur la religion ou les identités communautaires. En cela, ce genre de presse est un bon indicateur de la santé démocratique d’un pays, de la qualité de son débat public et des tensions qui le travaillent en profondeur.

Présentation BNF 2016 – copie 2

suivrecharlie

LM

 

Une rentrée pas comme les autres

Bonjour,

j’espère que vous avez fait cet été le plein de bon air, de beaux paysages, de chouettes rencontres parce que…

    

C’EST FINI!

Bon, je dramatise, il y aura encore quelques week-ends et septembre peut réserver de jolies surprises mais enfin, soyons clairs, l’heure de la rentrée a sonné.

Il ne vous aura pas échappé que celle-ci s’effectue dans des conditions assez particulières. Pour celles et ceux qui ont la chance (?) d’habiter Paris ou sa banlieue, le port du masque est, en gros, obligatoire partout sauf chez soi (pour l’instant). Dérogation est accordée aux joggeurs ainsi qu’aux cyclistes. À l’extrême rigueur, si vous fumez une cigarette sur le pas de votre porte ou que vous avalez un sandwich vite fait, vous avez le droit de soulever le coin du voile. Rien n’est dit pour ceux qui veulent s’embrasser dans la rue. Nous attendons un décret ministériel…

Ne vous méprenez pas : je ne rejoindrai pas la maigre quoique bruyante cohorte de ceux qui rejettent le masque au nom d’une conception intransigeante et individualiste de la liberté. Après tout, le masque peut être, à sa façon libérateur, tel le Dali de la Casa de Papel ou le Guy Fawkes de V pour Vendetta… Les plus libertaires associeront les deux!

Je me risque seulement à penser qu’il est quand même dommage que nous ne soyons pas assez adultes pour nous passer d’une obligation dûment sanctionnée par les forces de l’ordre lorsqu’il devrait s’agir d’un acte civique librement consenti…

En cette veille de rentrée, j’ai une pensée pour tous les bambins qui, demain ou après-demain, rejoignant leur école, hésiteront à faire la bise ou à serrer la main à leurs camarades dans la cour de récréation. Je pense aussi à leurs parents, légitimement inquiets et, bien sûr, aux enseignants qui, en dépit des assurances de leur ministre, doutent que toutes les conditions soient réunies pour faire leur métier en toute sécurité.

Jean-Michel Blanquer, le 21 août dans l’Oise. (Sipa) JDD

Quant à l’université de la Sorbonne-Nouvelle, à laquelle je me flatte d’appartenir, la rentrée des cours n’est prévue qu’à la fin de ce mois, plus tard qu’à l’habitude. Il y aura, bien sûr, des réunions de rentrée mais nous ne retrouverons les étudiants que fin septembre, ce qui nous donne le temps de voir venir… la deuxième vague! Pour le moment, le spectre d’une rentrée « à distance » semble écarté. Si la situation sanitaire ne se dégrade pas dans les prochaines semaines, nous devrions pouvoir assurer les cours presque normalement, même s’il nous faudra, nous aussi, discourir à travers l’inconfortable tissu.

Septembre, mois du chasselas, des figues et autres poires,  sera aussi le mois du congrès de l’ADHC (j’en reparlerai) et des soutenances de 2e année de master. Conformément à un engagement pris l’an passé, je publierai au cours du mois sur ce blog quelques articles réalisés par les étudiants du master Géopolitique de l’art et de la culture à partir de leur mémoire.

Je finirai ce billet en rappelant que ce mois verra aussi quelques rendez-vous incontournables, parmi lesquels, le 19, les journées européennes du patrimoine, le 22 la journée sans voiture, le 26 la journée européenne des langues… Sans oublier, le 5, la journée de la barbe!

Quant au 31 août, c’était la journée mondiale du blog, raison pour laquelle j’ai tenu à rédiger et à publier ce post avant minuit! Voici sept ans que celui-ci existe, vaille que vaille. Il n’a pas des millions d’abonnés ni de lecteurs et n’attire pas sur lui l’attention médiatique, je l’alimente à mes heures perdues, qui sont trop rares, mais enfin j’ai plaisir à y écrire – autant que vous à me lire, je l’espère.

Bon courage pour la reprise.

LM

C’era una volta Ennio

Bonsoir,

Ennio Morricone est mort. C’est comme si Sergio Leone, disparu en 1989, était mort une seconde fois, tant leurs deux noms sont associés, de manière sans doute excessive puisque Ennio Morricone a travaillé pour bien d’autres réalisateurs que Sergio Leone, de Pasolini à Bellochio, d’Henri Verneuil à Quentin Tarantino. Mais c’est vrai que sa musique est indissociablement liée aux grands « westerns spaghettis » (ce terme dépréciatif désignant un sous-genre qui eut ses chefs-d’oeuvre et ses navets), « Le bon, la brute et le truand », « Pour une poignée de dollars » et bien sûr le chef d’oeuvre absolu qu’est « Il était une fois dans l’Ouest », « C’era una volta il West » dans la langue de Dante (qui s’entendait en western).

Zoom sur un classique»: Il était une fois dans l'Ouest de Sergio ...(une affiche pas très #metoo, on peut lui préférer l’affiche française :

Il était une fois dans l'Ouest - film 1968 - AlloCiné

Plutôt que de redire ce qui a été dit mille fois, et bien mieux que je ne pourrais le dire, sur l’oeuvre du Maestro (comme il aimait qu’on l’appelât), je me contenterai, en guise d’hommage, d’évoquer deux souvenirs d’enfance qui sont liés à sa musique et, en particulier, à celle d’Il était une fois dans l’ouest.

Le premier souvenir remonte à des temps presque immémoriaux. Je devais avoir 6 ou 7 ans, (peut-être moins?), je suis avec mes parents au camping de l’Espiguette au Grau du Roi (il existe toujours, j’ai vérifié), c’est l’été, il fait nuit, et je regarde mon premier western sur grand écran, en plein air, sous les étoiles. Ce n’était pas la première fois que je voyais un film sur grand écran, j’avais dû voir un ou deux Disney au cinéma, mais c’est le premier film « pour adultes », et c’est un western, et c’est Il était une fois dans l’Ouest.

La nuit est douce mais le film est violent. Les scènes s’impriment profondément dans mon esprit, en particulier, bien sûr, le massacre de la famille McBain (ce gamin roux, tué de sang froid, mais on ne voit pas sa mort, on entend juste la détonation et puis c’est le sifflet du train qui arrive) ; mais aussi le sourire cruel de Frank, joué par l’impeccable Henri Fonda, l’harmonica de Hombre (Charles Bronson), la beauté de Claudia Cardinale. Ou fus-je sensible plus tardivement à cette dernière? Car je revis plusieurs fois ce film par la suite, plusieurs dizaines de fois. Je crois que je pourrais jouer chaque scène, comme Joaquin Phoenix « joue » une scène d’un film de Hitchcock dans Arizona Dream. Je connais les dialogues par coeur. Et la musique aussi. Enfin, du moins c’est ce que je croyais.

A cette musique et à ce film s’attache en effet un second souvenir d’enfance, plus tardif et moins agréable. Je dois avoir une douzaine d’années, et j’ai la mauvaise idée de proposer d’interpréter des musiques de western lors de la fête de fin d’année du collège. Nous avions à la maison un disque 33 tours avec toutes les musiques d’Il était une fois dans l’Ouest, je revois encore la pochette…

Musique / Il était une fois dans l'Ouest par Ennio Morricone ...

(ce qui m’a longtemps troublé, dans cette photographie, c’est qu’elle montre une scène qu’on ne voit pas dans le film. Dans le film, on voit l’arche, le désert, les silhouettes des rochers de Monument Valley, Hombre jeune avec son frère sur les épaules, Frank et les trois larrons qui l’accompagnent, mais le cut intervient au moment où Hombre tombe à terre, la caméra ne montrant que le bout des bottes de son frère pendu.)

Ladite fête se passe au cinéma de la petite ville où j’habite. La salle est comble, toutes les familles sont là. Les numéros se succèdent, plus ou moins réussis, danse, chant, scènes de théâtre, musique. Ah, puisqu’on en parle, ça va être à moi. J’ai un chapeau, des jeans, des bottes qui voudraient être des santiags mais n’en sont pas, un trac fou. Et une flûte. A bec. Avec une flûte à bec, je prétends jouer Morricone sur la scène de ce cinéma, devant des centaines de personnes. A quel moment me suis-je dit que c’était une erreur? Dans la loge, les coulisses, en entendant mon nom prononcé par le maître de cérémonie? Je m’avance, je me plante au milieu de la scène, plutôt sur le devant. Et je commence à jouer. Dans mon souvenir, il n’y a pas que du Morricone, mais Il était une fois dans l’Ouest est le clou de mon numéro, c’est sûr. Je réussis pas mal le thème de Jill, si beau, si mélancolique ; beaucoup moins bien celui de l’Homme à l’harmonica. Je manque des notes, j’en oublie, j’en invente d’autres, je m’enferre, je m’enfonce, je me souviens avoir éprouvé un sentiment de vive chaleur, ce devait être le rouge qui me montait au front. Je ne sais plus comment je termine, mal sans doute, et je quitte la scène presque en courant, poursuivi par des applaudissements polis et, peut-être, quelques sifflets.

Des sifflets, justement, il y en a beaucoup, dans la musique de Morricone. Des sifflets de train et de lèvres, ça siffle souvent dans les films de Leone. Et l’on entend aussi des guitares électriques, chose peu courante à l’époque dans les westerns, et des guimbardes, des harmonicas…. Et des claquements, des battements, des cris, plein de bruits.  Pour Leone, la musique de Morricone était comme un second scénariste. D’ailleurs, cela a été rappelé à l’occasion des émissions spéciales qui se sont succédé depuis hier, la musique d’Il était une fois dans l’Ouest a été écrite avant que le film fût tourné et les acteurs ont donc joué non seulement selon les consignes de Leone mais aussi en suivant la musique de Morricone, chaque accent musical venant souligner, appuyer l’action voire la commander, comme une autre direction d’acteurs.

Un exemple entre mille : dans le duel final entre Frank / Fonda et Hombre / Bronson (dire que cela aurait pu être Eastwood!… Mais ce dernier avait refusé de rempiler pour un nouveau western spaghetti. Tant mieux d’ailleurs : Bronson est parfait en mexicain taciturne et revanchard), dans le duel final, donc, Fonda se déplace dans les nuages de poussière, ombre noire et fatale, tandis que Bronson (en habits clairs) reste immobile (mais on entend l’harmonica, et derrière lui, tout un orchestre), fixant son ennemi du regard (beaucoup de gros plans sur les yeux dans les westerns de Leone, Gotlib s’en est bien moqué dans une Rubrique à brac) et voici que Fonda s’immobilise, enlève sa veste qui risque de gêner ses mouvements et la laisse tomber au sol, au moment précis où la musique de Morricone fait entendre un accord de basse qui matérialise pour ainsi dire la chute du vêtement au sol (ou le contraire, c’est la chute qui matérialise la musique). Bref : si ce film apparaît réglé comme du papier à musique, c’est, précisément, parce qu’il est réglé sur une musique, géniale, celle du Maestro.

À la télé ce soir] Il était une fois dans l'Ouest - Télé - FocusVif

L’histoire (ou la légende?) raconte que Morricone avait composé une musique d’ouverture pour les premières scènes du film et qu’il s’attendait à l’entendre lors de la première projection de la copie 0, en présence de Leone et de l’équipe du film. Mais, comme on sait, il n’y a pas de musique dans les très longues premières minutes du film (ce n’est qu’au bout d’une dizaine de minutes que se fait entendre l’harmonica) ; pas de musique, mais des bruits : le bourdonnement d’une mouche qui agace l’un des tueurs envoyés par Frank pour « accueillir » Hombre, le flic-floc des gouttes qui tombent sur le chapeau du deuxième, les craquements des doigts du dernier, sans oublier le grincement de l’éolienne. Alors Morricone se tourne vers Leone et lui (aurait) dit : c’est la meilleure musique que j’aie jamais faite!

Cette anecdote est peut-être pure invention. Mais, comme le fait dire John Ford à l’un des personnages de cet autre excellent western (mais sans spaghettis) « L’homme qui tua Liberty Valance » : « When the legend becomes facts, print the legend ».

LM

Arts étranges (HEY! 5)

Bonsoir,

voici donc le dernier papier de la série HEY!, celui-ci publié dans le catalogue de la quatrième exposition montée à la Halle Saint-Pierre par la HEY TEAM composée de Anne, Julien et Zoé. Datés de 2019, le texte, le catalogue et l’expo disaient ensemble le rôle majeur joué par la revue HEY! dans l’acclimatation sur le sol français d’une certaine conception de l’art, à l’écart des institutions de la culture la plus légitime comme de la plus commerciale. Une conception que défend toujours HEY! comme on peut le constater en se rendant sur le site : https://www.heyheyhey.fr/fr/

Je publie ici une version un peu différente, plus longue que celle qui avait paru dans le catalogue et augmentée de reproductions d’oeuvres citées dans l’article.

Arts étranges

« Je ne suis pas artiste. Ni critique d’art. Pas davantage historien d’art. De quelle autorité m’autorisè-je alors pour tenter de dire ce que m’inspirent les oeuvres et les artistes que nous font découvrir Anne et Julien depuis des années, avec une sensibilité et une intelligence dont cette nouvelle exposition à la Halle Saint-Pierre et le catalogue qui l’accompagne portent une fois de plus témoignage? D’aucune, si ce n’est celle du voyeur impénitent, du voyageur épris des mots autant que des images, du spectateur ravi mais désireux d’échapper à la sidération, de l’amateur un peu éclairé qui voudrait comprendre le sens de sa jouissance.

Dans un texte que m’a fait redécouvrir Paul-Laurent Assoun, Freud s’interrogeait également sur sa légitimité à parler d’art, lui qui avouait son inaptitude à la critique d’art. L’oeuvre ne s’impose-t-elle pas dans toute sa souveraineté par le seul fait d’être au monde, offerte au regard (c’était avant l’invention de l’art conceptuel) ? Tout commentaire n’est-il pas bavardage, surtout quand il est d’un profane, étranger au langage et aux croyances de ceux qui se consacrent à la sainte cause de l’Art? Mais l’oeuvre, à partir du moment où elle s’expose, appelle l’interprétation, pose une question, ou plusieurs, à laquelle, auxquelles il s’agit de répondre, quand bien même maîtriserait-on mal les textes sacrés. L’artiste, dès qu’il fait oeuvre, cherche l’interprétation comme, dit Assoun, « on cherche des ennuis ». Et celui qui s’émeut au contact de l’oeuvre doit pouvoir s’interroger, l’interroger, sur les raisons de cette émotion, lui en demander raison. « Pourquoi suis-je sous le coup d’une impression si violente? ». Disons que je m’interroge ici à voix haute. Du reste, comme l’écrit encore Assoun, « il ne faut pas mépriser le baratin, qui peut être une manifestation du désir ».

Soient quatre artistes présentés dans la nouvelle série de la revue HEY!, rassemblés dans les deux premiers volumes Deluxe. Pourquoi ceux-là et pas d’autres? Parce que je manquais de place pour parler des autres. Parce qu’en feuilletant de nouveau ces albums magnifiques, ils se sont imposés à moi, m’ont tapé dans l’oeil, c’est-à-dire droit dans le cerveau. Par un phénomène analogue à la persistance rétinienne, ils m’ont poursuivi une fois les pages tournées, l’album refermé. Plus moyen de les oublier, plus moyen de faire comme s’ils n’avaient pas fait bouger, même rien qu’un peu, quelque chose dans la mécanique interne, dans le jeu délicat des rouages et des ressorts qui tournent, pivotent, s’alignent, se tendent et et se détendent dans ma boîte cranienne. À l’heure où j’écris ces lignes, j’ignore si leurs oeuvres seront exposées à la Halle Saint-Pierre mais cela importe peu. Ils sont pour moi emblématiques de l’esprit HEY! tel que je le comprends ; et, au-delà, de l’esprit de notre temps tel qu’un historien du contemporain comme je m’efforce de l’être peut l’appréhender. Les voici par ordre d’apparition, aucune préférence entre eux, pas plus qu’ils ne forment à eux quatre un palmarès qui n’aurait, littéralement, aucun sens s’agissant de propositions qui toutes méritent considération, qui toutes sont uniques en leur genre.

 

Un crâne humain serti dans un cadre précieux, ivoire se détachant sur fond noir, des fleurs roses et mauves que l’on devine un peu fanées, tressées en guirlandes sur ce crâne, ornements dérisoires. Un autre crâne, se détachant cette fois sur un ciel orangé, auréolé d’un cercle de lumière ; le crâne est incomplet et vous fixe de son oeil unique. D’ailleurs, s’agit-il bien d’un crâne, ou d’une souche de bois mort? Et, lui faisant face sur l’autre page en regard, est-ce bien d’un homme qu’il s’agit ou d’un dieu, pareillement auréolé mais d’une lune plutôt que d’un soleil, le visage aux traits fondus surmonté d’un tympan d’église et de pinacles suspendus dans les airs? La richesse de l’habit, les bijoux précieux, le port impérieux sont d’un roi – « le roi des coupes », dit le titre choisi par David Seidman, et nous voyons bien, en effet, une coupe, que ce personnage renverse dans une masse liquide – mer? lac? bassin? – dans laquelle il est plongé et dont la surface atteint déjà son torse. Est-ce là le « suicide » annoncé aussi par le titre de l’oeuvre?

 


Tout autre est l’univers de Iain Whittaker. Heurt des couleurs froides – le bleu, surtout – et des couleurs chaudes, le rouge, le jaune, l’orange dans une série de tableaux à l’huile conçus comme une frise qui raconte une histoire. Une femme aux yeux fermés puis ouverts, une autre femme lui tend – nous tend – la main, comme pour inviter à la suivre sur une jetée s’avançant dans la mer. Des abeilles couvrent le haut de son corps et des ailes, d’aigle ou de vautour (il y en a, perchés sur la rembarde de bois de la jetée) se déploient derrière sa tête. Il semble que ce soit cette autre femme que l’on retrouve dans les tableaux suivants, où l’on voit des anneaux – d’un cordon ombilical? d’un intestin? – qui se déroulent jusqu’à un cercle entouré de flammes avec, à l’intérieur, des mains gantées (de chirurgien? de sage-femme?), que l’on retrouve dans le troisième tableau, d’où la mer s’est retirée, laissant place à une terre craquelée. Un oiseau noir s’envole, semblant porter un nouveau-né. Mais est-ce bien un oiseau? En lieu et place de sa poitrine et de sa tête est un cadre ovale, richement orné, au centre duquel tombe un rideau vert. Derrière ce rideau se tient un être mystérieux, hybride de femme et d’éléphant, bleuté lui aussi, comme la femme qu’il tient entre ses bras. On retrouve cette femme et cette éléphante dans les tableaux suivants, avec un personnage supplémentaire, menaçant, effrayant, s’apprêtant à plonger un long couteau dans ces anneaux de couleur vive que l’on avait vus auparavant. Tous les personnages disparaissent dans le dernier tableau, qui montre une mer de nuages d’où émergent les pics de montagnes. En bas à droite, un cadre, de nouveau, ou plutôt une sorte de mandorle, entoure une scène tout aussi énigmatique que les précédentes, tout aussi david-lynchienne : un coeur humain entouré de mains gantées.

 


La palette d’Artur Golacki est plus sombre, en particulier dans ses huiles sur bois et sur papier. On y voit des formes de vie équivoques, hésitant entre chien et robot, entre poulpe et humain, seules ou en groupe, dans une lumière fuligineuse qui accentue les ombres et les reliefs. Un tableau aux couleurs plus vives ouvre les quelques pages consacrées à cet artiste ; là encore, on discerne des formes humaines, un groupe, une famille? mais comme envahies de feuillages ou, plutôt, de concrétions calcaires, de particules solidifiées et agglomérées en croûtes, comme si, la mer s’étant retirée, elle découvrait ces gens surpris par quelque cataclysme dans leur vie quotidienne, immédiatement recouverts par un manteau de pierre les figeant pour l’éternité.

 


La vie et la mort, c’est aussi ce que montre Lizz Lopez, dernier exemple sur lequel je voudrais fonder ma réflexion, avec ses dessins à la mine de plomb représentant des mains aux ongles effilés, des squelettes et des crânes ornés de fleurs et de dentelles, des corbeaux et des papillons, tout l’attirail du dark art gothique mais sublimé par une technique supérieurement maîtrisée… Lizz est infirmière anesthésiste dans un hôpital. Depuis toujours, elle est fascinée par l’anatomie humaine, et par ce passage de vie à trépas qui est le propre de notre condition d’être vivant destiné à mourir – et le sachant. La sombre beauté de ses dessins d’où les visages sont absents me hante encore.

Au-delà de leurs différences – de technique, d’inspiration, de formation – des traits communs relient ces quatre artistes les uns aux autres, ainsi qu’à nombre d’artistes présentés et défendus par HEY! depuis ses débuts. Un air de famille s’impose aux yeux de l’observateur le plus distrait, lequel, s’il a ouvert quelques livres et fréquenté des musées, mesure la dette contractée à l’égard d’un Max Ernest, d’un Salvador Dali, d’un Richard Siudmak, côté peinture, d’un Charles Baudelaire, d’un Edgar Allan Poe, d’un Howards Phillips Lovecraft, côté écriture, parmi bien d’autres « Grands Anciens ». Surréalisme et culture pop, contre-culture gothique et art visionnaire, les références s’entremêlent et se fécondent mutuellement. J’ai dit ailleurs ce que cet éclectisme figuratif pouvait signifier quant au mouvement d’ensemble d’une culture occidentale qui a vu disparaître la notion même d’avant-garde, se brouiller les frontières établies entre les niveaux, les genres, les pratiques esthétiques sous la pression des industries culturelles, se développer l’hybridation par l’intégration des marges contre-culturelles et de la culture mainstream. Je n’y reviens donc pas et me concentrerai ici sur l’analyse du choc éprouvé, de l’ « impression violente » dont parle Freud, en faisant l’hypothèse que cette impression n’est pas d’ordre purement individuel mais peut être partagée par d’autres spectateurs devant ces oeuvres.

Ce qui frappe au premier regard, c’est l’étrangeté de ces oeuvres. Elles ne sont pas d’ici, semble-t-il. Elles nous parlent d’un monde que nous n’avons vu qu’en rêve et que le réveil détruit chaque matin – mais ici, point de réveil, le rêve (ou le cauchemar) se prolonge les yeux ouverts et ces êtres fantastiques qui s’enfuyaient à la lumière du jour, ces édifices prodigieux dispersés aux quatre vents du matin sont dotés d’une existence pérenne et irréfutable. Ces tableaux, ces dessins, ces sculptures sont l’oeuvre de voyants, de visionnaires, d’explorateurs de l’invisible. Imagerie de l’imaginaire, oeuvres d’imagination, voilà déjà qui caractérise ce merveilleux moderne qui est la marque de fabrique des artistes soutenus par HEY! ll y a du merveilleux parce que ce qui nous est montré n’existe pas dans notre réalité phénoménale ; et il est moderne parce qu’il ne renvoie pas forcément à une croyance dans l’existence d’un au-delà, d’une transcendance divine. Certains artistes ont reçu une éducation religieuse mais ne croient plus en l’existence d’un être suprême, d’autres gardent la foi ou la retrouvent par des chemins détournés, l’important n’est plus vraiment là. Tous ont en commun la même nostalgie, le même désir pour un plan d’existence qui n’est pas celui sur lequel se déroule notre existence quotidienne. Les anime une même volonté d’échapper sinon au monde, du moins à une relation au monde empoisonnée (emprisonnée) par la domination d’une raison instrumentale, rationaliste, fonctionnaliste, uniquement préoccupée par l’efficacité pratique, les résultats visibles, mesurables, calculables. Ces artistes et leurs oeuvres nous parlent de l’incalculable, de l’impondérable, de l’incommensurable, de « ce qui n’a pas de prix », pour citer le titre du dernier essai d’Annie le Brun, laquelle nous met en garde depuis longtemps déjà contre le « trop de réalité » qui assaille nos imaginaires et menace d’assécher la source vive d’où jaillissent les rêves et les désirs. Ce à quoi se livrent, explicitement ou non, les oeuvres offertes au regard dans les pages de la revue HEY! comme dans celles des catalogues des expositions montées par Anne et Julien, c’est à une vaste, courageuse, déterminée, pas désespérée, entreprise de ré-enchantement du monde. C’est le même combat que soutenaient William Morris et John Ruskin à la fin du XIXe siècle contre l’art industriel, ou les Symbolistes contre l’excès de « réalisme » dans les arts ; c’est le cri poussé par l’âme du poète dans le Spleen de Paris : « n’importe où! n’importe où! pourvu que ce soit hors de ce monde! ».

Dans ce « petit poème en prose » publié peu après sa mort, Baudelaire décrit la vie comme un « hôpital », où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Ce que l’on peut rapprocher du diagnostic porté par Freud quant au « malaise dans la culture », la culture étant entendue ici comme l’ensemble des réalisations faites par les hommes pour se protéger de la violence de la nature et réguler les rapports interindividuels. Malgré ses avantages indéniables, la culture présente cet inconvénient majeur qu’elle se dresse entre l’individu et la satisfaction de ses pulsions, de vie comme de mort. Des restrictions sont apportées à son désir, produisant son lot de névroses auxquelles bien peu (voire personne, selon Freud) échappent. Et plus la société resserre son emprise sur l’individu, en dépit des illusoires et fragiles « libérations » qui scandent l’histoire récente, plus l’individu est divisé en lui-même et contre lui-même, plus s’accentue le malaise, jusqu’aux explosions de violence dont les stades ou les rues de nos démocraties « apaisées » sont parfois les théâtres sanglants.

L’art qui se détache sur cette toile de fond tragique apparaît comme ce qui fait l’économie du refoulement par la sublimation de la pulsion. Nous sommes au plus loin du « divertissement », au plus près d’une fonction vitale. En faisant oeuvre, l’artiste trouve une solution partielle, toujours en partie insuffisante, à l’impossibilité de donner libre cours à son désir. C’est pourquoi Freud parle d’une fonction « magique » de l’art et de l’artiste comme magicien. Dans l’art, il arrive que l’expression des désirs, leur matérialisation dans une forme, produise des effets analogues à la satisfaction pulsionnelle. Et il peut aussi arriver que cette expression touche chez le spectacteur ce qui était en recherche, en attente d’une formulation, d’une expression, en quête d’une forme amoindrie mais bien réelle de libération des affects par satisfaction partielle de l’énergie pulsionnelle. Quand cette reconnaissance se fait, l’impression, en effet, peut être très violente – comme un plaisir peut être violent, surtout lorsqu’il vous saisit par surprise.

Ce schéma général de la satisfaction pulsionnelle par la création artistique comme par sa réception, il me semble que les artistes rassemblés par HEY! l’illustrent avec une pertinence toute particulière. Ici, vraiment, le désir sexuel fait l’amour avec l’envie du meurtre ou du suicide ; pulsions de vie et de mort se rencontrent et se baisent ; la beauté se pare de morbidité, la danse se fait macabre ; on assiste à sa propre naissance, on va au-delà de sa propre mort. « Les puissances de la nuit » que redoutait Malraux (« c’est à partir de ce que j’ai appelé le domaine du sexe et du sang que le problème commence »), et les cauchemars les plus terrifiants qui tapissent les recoins de l’inconscient sont ici la matière même de l’art. Savoir qu’au coeur des ténèbres gît la plus grande beauté et que l’artiste travaille à partir de pulsions aussi primaires que ses couleurs, voilà ce que trop d’artistes « contemporains » ont oublié et que nous rappellent opportunément ceux qu’ont rassemblés, en un monstrueux et somptueux bouquet, Anne et Julien. À bonne distance d’un art minimaliste ou décoratif ou devenu anodin par usure du regard, d’un art qui n’ose plus rien dire de peur de déranger la quiétude digestive du spectateur blasé, les oeuvres exposées par HEY! montrent l’hybridation des corps, la subversion des genres, interrogent le rapport que nous entretenons avec les animaux et les machines, avec nos parents et nos enfants, avec notre propre finitude – comme dans ces « vanités » et ces « natures mortes » revisitées par tant de ces artistes. En ordonnant leur chaos intérieur, en donnant un visage à leur angoisse, ils apaisent les nôtres, si peu que ce soit. En plus de leur caractère onirique et magique, les « arts étranges » de HEY! pourraient bien avoir aussi une dimension thérapeutique.

Tout cela suppose une liberté dont nos « contemporains » ne font plus guère usage, en dépit de leurs provocations publicitaires. Liberté à l’égard des censures politiques et religieuses mais aussi des contraintes commerciales et des attentes du public (beaucoup de ces artistes soulignent combien ils s’efforcent de créer à l’écart des commandes) ; liberté à l’égard de leurs propres réflexes d’autocensure, de leur surmoi qui est l’injonction morale et sociale intériorisée. La bien-pensance n’est pas la bienvenue et le risque de choquer pris en toute conscience, même si le projet ne s’y réduit jamais. Certes, cette liberté grande n’est pas, ne peut pas être totale – il y a des lois, des tabous, des prisons, y compris intérieures. « L’artiste est celui qui systématise en quelque sorte son fantasme, tout en le modelant pour le rendre tolérable à la culture », écrit Assoun ; le délire est savamment « bordé » pour demeurer recevable, même quand il n’est pas destiné a priori à un public autre que son auteur, comme c’est le cas d’un certain nombre d’oeuvres relevant de l’art brut. Tel quel, en dépit des limites qui bornent son champ de vision, lequel reste cependant considérablement élargi par rapport à notre lot commun, l’artiste tel que le défend inlassablement HEY! n’en illustre pas moins exemplairement la fonction de l’art comme résistance aux entreprises de désubjectivation dont parle Louis Ucciani cité par Martine Luzardy, offrant à celui à qui il s’adresse – vous, moi – l’expression de la plus haute singularité contre tous les formatages utilitaristes. »

Voilà, ainsi s’achève cette courte série de textes consacrés aux artistes défendus par l’équipe de HEY! que j’ai rencontrés, appréciés, défendus à mon tour ces trois dernières années. Ce fut une belle aventure, qui continue d’ailleurs sous d’autres formes, j’en reparlerai un jour. En attendant, j’espère que vous avez découvert ou redécouvert grâce à ces articles des propositions nouvelles, alternatives, dérangeantes qui sortent, c’est le moins que l’on puisse dire, de l’ordinaire des musées et des foires d’art contemporain.

Gardez l’oeil et l’esprit ouverts.

LM