ce nouveau post a pour but d’annoncer un certain nombre d’événements – sorties de livres, soutenances de thèses, colloques à venir – qui peuvent intéresser celles et ceux qui veulent se tenir au courant de l’actualité de la recherche en histoire culturelle.
Commençons par le plus urgent : vendredi prochain, à partir de 14h, aura lieu à la Maison de la recherche de l’université de la Sorbonne-Nouvelle / Paris 3 (rue des Irlandais, dans le 5e arrondissement de Paris) la soutenance de la thèse de Mélanie Toulhoat. Intitulée « Rire de la dictature, rire sous la dictature, l’humour graphique dans la presse indépendante : une arme de résistance sous le régime militaire brésilien (1964-1992) », elle a été dirigée par mon collègue Olivier Compagnon et présente un certain nombre de périodiques et de dessinateurs qui se sont… illustrés pendant les années noires du Brésil en combattant la censure et la violence du pouvoir.
Voici le résumé de cette thèse (fourni par l’autrice) :
« Cette thèse porte sur le rôle politique de diverses formes d’humour graphique – la charge, la caricature, la bande dessinée, la gravure et le détournement d’images photographiques – publiées dans la presse indépendante, sous le régime militaire brésilien instauré à la suite du coup d’État du 31 mars 1964. Il s’agit d’analyser les styles, les mécanismes et les pratiques contestataires spécifiques au dessin d’humour et à l’image satirique à partir de l’institutionnalisation du pouvoir autoritaire et jusqu’à la réinvention des moyens d’expression indépendants au début des années 1980. Dans un contexte de fermeture progressive du régime, de répression policière, de rétrécissement drastique du champ légal de l’action politique et de sévères limitations imposées à la liberté d’expression, l’humour graphique fut employé par les rédactions afin de contourner les diverses formes de censure et de lutter contre l’imaginaire autoritaire. La réinterprétation de certaines pratiques inscrites dans la tradition de l’humour visuel brésilien, construite à partir de l’essor de la presse imprimée au XIXe siècle, fut accompagnée d’innovations esthétiques, thématiques et militantes majeures dans un rapport mouvant à l’interdit, au toléré et à l’autorisé. Les périodiques, les dessinateurs et événements furent représentatifs d’importantes étapes dans l’élaboration des luttes symboliques et légales menées par les rédactions indépendantes. La diversité des sources iconographiques, manuscrites, imprimées et orales révèle l’important pouvoir de synthèse et le rôle fondamental de l’humour graphique dans la construction d’univers visuels thématiques caractéristiques des combats – et des divergences – des mouvements brésiliens de l’opposition démocratique. »
Je participerai au jury de soutenance qui promet d’être fort intéressant.
Autre soutenance à venir, celle d’Aleksandra Humo, sur la place du cinéma dans le softpower étatsunien aux XX-XXIe siècle, que j’ai dirigée ces dernières années. La soutenance aura lieu le samedi 5 octobre, cette fois encore à la Maison de la recherche (il se passe décidément des choses intéressantes dans ce bel endroit encore trop peu connu des étudiants de Paris 3), et toujours à partir de 14h.
Voici le résumé fourni par l’autrice :
« Avec la mondialisation, la culture devient l’un des facteurs les plus importants des relations internationales, notamment en influençant de plus en plus le domaine économique. Le concept de Soft Power voit le jour en 1990 de la pensée de Joseph Nye. Concept nouveau et révolutionnaire, qui touche à la culture, mais surtout au pouvoir de la pensée des peuples, individus et nations. Lorsqu’il est question de Soft Power, tout dépend de ce que vous pensez. Pourtant aujourd’hui le Soft Power est encore parfois mécompris. Joseph Nye en 1990 écrit sur la nature changeante du pouvoir américain et les raisons de la domination étasunienne dans le monde et sur les perspectives de maintien de cette domination qu’il attribue en grande partie à son Soft Power. Cependant, en 1990 Nye n’écrit pas sur le pouvoir de l’un des maillons les plus forts de la culture étasunienne dans le monde, le cinéma produit à Hollywood. Cette étude historique et philosophique porte essentiellement sur le rapprochement du « pouvoir doux » américain et du pouvoir du cinéma hollywoodien dans le contexte d’une ère de plus en plus immatérielle. »
Là encore, la soutenance promet d’être passionnante. Les soutenances de thèse sont publiques, qu’on se le dise!
Mes plus vifs encouragements vont à l’une et à l’autre des doctorantes à l’approche de ces moments si particuliers qu’est la soutenance de leur thèse. Après des années d’un travail parfois exaltant, souvent ingrat, voici que le produit de leur labeur est rendu public et évalué par une compagnie choisie, bienveillante mais exigeante, de « maîtres », groupés en rang d’oignons. Assez intimidant et le renfort des amis et de la famille ne rassure qu’à moitié… Mais c’est aussi un moment de convivialité et de sociabilité académiques, un rite initiatique par lequel la communauté, la profession, la corporation ou la tribu – choisissez le terme que vous préférez – accueille en son sein un nouveau membre. Généralement, on s’en souvient longtemps…
Allez, je passe à un deuxième sujet : les sorties de livres. On pourrait en citer beaucoup en cette rentrée qui n’est pas que romanesque, je me contenterai d’en mentionner deux, par pur copinage (mais l’amitié n’empêche pas la lucidité et ce sont deux ouvrages authentiquement remarquables!).
Le premier est le livre écrit par ma collègue Françoise Taliano-des-Garets sur l’histoire culturelle de la France contemporaine, chez Armand Colin. Ce n’est pas le premier livre sur le sujet mais c’est assurément l’un des meilleurs!
Autre sortie que j’ai plaisir à signaler : celle du numéro 7 de la revue HEY! qui est désormais en ligne à cette adresse :
Et comme un bonheur vient parfois accompagné, HEY! annonce aussi la sortie prochaine du numéro 4 du Deluxe papier, mitonné par Anne et Zoé à partir des meilleurs morceaux de la revue en ligne. On va encore en prendre plein les mirettes!
Je termine ce post par une dernière annonce, celle du prochain congrès de l’Association pour le développement de l’histoire culturelle (ADHC) qui aura lieu au Centre Malher de l’université de Paris 1 le samedi 28 septembre.
En voici le programme :
Lieu Centre d’histoire sociale des mondes contemporains Université Paris1- Adresse : 9 rue Malher 75004 Paris
9 h : Accueil des participant-e-s
9 h 15 : Assemblée générale présidée par Pascal Ory – Rapport moral et financier
9 h 45 : Actualités de l’histoire culturelle
10 h 30 – 12 h Conférence d’ Emmanuel Fureix (PR Université Paris Est- Créteil) L’iconoclasme : une histoire politique du regard L’iconoclasme ne se réduit pas à une querelle religieuse des images. A partir de la Révolution française, il devient un mode de régulation de tous les signes visuels perçus comme intolérables ou blessants. Centrée sur le XIXe siècle mais en écho avec le présent, cette conférence propose une réflexion sur les interactions, en situation, entre des « regardeurs » et des signes conflictuels
12h-13h45 Déjeuner. S’inscrire svp auprès de evelyne.cohen@wanadoo.fr
14h-16h : Table ronde animée par Jean-Sébastien Noël (MCF Université de la Rochelle) avec Christophe Granger, Béatrice Joyeux-Prunel et François Robinet. Cette table-ronde entend opérer un pas de côté vis-à-vis des problématiques strictement scientifiques pour interroger les conditions institutionnelles, politiques et financières de la recherche en histoire culturelle, comme les évolutions récentes de la fonction d’enseignant-chercheur. Un certain nombre d’études ont d’ores et déjà cherché à analyser et à resituer dans son contexte la « crise de l’université française » (François Vatin, Antoine Vernet, 2009) à défaut de dénoncer une entreprise de « destruction » institutionnelle (Granger, 2015), conduisant à tourner le dos aux fondements d’une culture universitaire héritée des dernières décennies du XIXe siècle, voire des périodes antérieures, qu’il s’agit toutefois de ne pas essentialiser (Charle, 2012). Aussi s’agit-il de considérer, d’une part, les effets des mutations récentes de la profession d’enseignant-chercheur, considérant à la fois la pénurie des recrutements et le recours accru aux contrats précaires (« La CPU pour une approche proactive de l’autonomie », communiqué de la CPU, mai 2019), les évolutions substantielles des missions des enseignants-chercheurs en poste conduisant à un amenuisement du temps de recherche, le développement du financement par projets et l’accélération du rythme calendaire que cela implique. Ces évolutions des conditions pratiques de recherche relèvent à la fois de particularités nationales comme de logiques échappant au seuls cadres nationaux (préconisations de l’OCDE, politique communautaire). La place de la recherche récente en histoire culturelle dans les programmes du secondaire et au sein de la formation continue des enseignants constitue un second enjeu. Si la question d’histoire contemporaine au programme des concours de l’enseignement en 2018-2020 place l’historiographie récente au cœur de la formation des futurs enseignants, la place des savoirs disciplinaires et de l’épistémologie au sein des plans académiques de formation tend à décroître, voire à en occuper la portion congrue au bénéfice d’autres compétences. De plus, les réformes annoncées du CAPES laissent entrevoir une possible disparition des questions au concours au profit d’une formation scientifique fondée sur les programmes du collège et du lycée. Il s’agit ainsi de réfléchir aux enjeux d’une formation des enseignants aux territoires et aux problématiques de l’histoire culturelle, ainsi qu’à la place qu’elle occupe dans les nouveaux programmes du collège et du lycée.
GRANGER, Christophe, La destruction de l’université française, Paris, La Fabrique éditions, 2015.
VATIN François, VERNET Antoine, « La crise de l’Université française : une perspective historique et socio-démographique », Revue du MAUSS, 2009/1 (n° 33), p. 47-68.
Décidément, ce mois de septembre est riche en nouveautés à se mettre sous les yeux et dans la tête, n’hésitez pas à m’en signaler d’autres que je relaierai à la prochaine occasion!
me voici de retour sur ce blog après un bon mois de vacances et à trois semaines de la rentrée officielle à l’université. Un pied encore en vacances, l’autre déjà prêt à entamer une nouvelle année de travail!
J’espère que votre été fut bon (s’il ne l’a pas été jusque-là, il vous reste quelques semaines pour changer les choses), reposant mais aussi stimulant. J’ai une pensée particulière pour les thésard.e.s qui ont dû consacrer tout ou partie de leurs « vacances » à avancer leur dur labeur… Je parlerai dans un prochain post du travail de l’une d’elles, Aleksandra Humo, qui soutiendra en octobre sa thèse consacrée à la place du cinéma dans le softpower étatsunien.
L’une de mes destinations estivales a été l’Irlande, où ne je n’étais pas retourné depuis un quart de siècle (oui, j’atteins l’âge vénérable où je peux écrire ce genre de choses…). J’ai retrouvé avec émotion ces paysages de landes, de tourbières et de côtes rocheuses, l’ambiance chaleureuse des pubs et les ciels chargés de pluie… J’ai surtout découvert des coins où je n’étais pas allé dans ma folle jeunesse, en particulier l’Irlande du Nord. Il y a 25 ans, cette partie de l’île était encore en proie à des violences communautaires, bouclée par l’armée britannique et déconseillée aux touristes. En 2019, ma compagne et moi avons pu circuler tranquillement de part et d’autre d’une frontière invisible. Les accords de paix qui datent de 1998 ont apaisé les tensions et redonné l’espoir aux habitants de l’Ulster. Mais ceux-ci sont aujourd’hui inquiets, comme tous les Irlandais. La mésentente persistante entre les représentants des communautés catholique et protestante, qui empêche la formation d’un gouvernement régional depuis plusieurs mois, et surtout les conséquences d’une sortie sans accord du Royaume-Uni de l’Union européenne au 31 octobre, une perspective de plus en plus plausible depuis l’arrivée de Boris Johnson au pouvoir, assombrissent l’avenir. Si une frontière physique était rétablie entre les deux Irlande, il y a fort à parier que les violences recommenceraient. Voilà (avec le regain du mouvement indépendantiste en Ecosse) un effet prévisible du Brexit dont BoJo et ses comparses se sont bien gardé de parler lors de leur campagne pour le « Leave »…
Nous avons parcouru les rues de Belfast et photographié quelques-unes des fresques qui ornent les « murs de la paix » (encore appelés « barrières d’interface ») érigés dans les années 1970. On en compte environ 80 en Ulster, dont la grande majorité se situent à Belfast. Hauts de plusieurs mètres, surmontés de fils barbelés, ils séparent les quartiers protestants des quartiers catholiques et ont occasionné des déplacements forcés de populations afin de constituer des quartiers homogènes sur le plan confessionnel. On pourrait croire que la paix étant revenue depuis plus de 20 ans, les habitants de Belfast souhaiteraient voir abattus ces murs qui les divisent. En réalité, les enquêtes d’opinion menées par les autorités locales ont montré que la plupart des habitants, quelle que soit leur confession (ou leur absence de confession, mais en Irlande du Nord, même les athées doivent se déclarer « protestants » ou « catholiques ») souhaitent leur maintien. Et pas seulement par attachement sentimental ou intérêt touristique : parce que ces murs les rassurent. La guerre civile peut être rallumée à tout moment par les extrémistes des deux bords et, dans ce cas, les murs reprendront leur fonction de protection. Nul doute alors que les groupes de touristes véhiculés par les fameux taxis noirs et guidés par d’anciens prisonniers politiques catho-républicains se feront plus rares dans les rues de Belfast…
(Falls Road, au point de ralliement des guides touristiques, d’anciens prisonniers politiques, membres de l’IRA ou du Sinn Fein)
(cimetière catholique sur Falls Road)
(le grand mural pour Bobby Sand, de son vrai nom Robert Gerard Sands, militant de l’IRA et député irlandais à la Chambre des Communes britannique, mort en 1981 après une grève de la faim de 66 jours dans la prison de Maze).
(Deux fresques récentes, qui montrent que les murs de Belfast sont encore le support de la protestation politique aujourd’hui)
J’espère que les craintes des Irlandais et de tous ceux qui aiment la paix s’avèreront infondées. Le pire n’est jamais sûr, même s’il faut s’y préparer…
dernier post de l’année universitaire 2018/2019, avant les grands départs, des vacances longtemps attendues et la préparation d’une nouvelle rentrée. Je le consacrerai à une belle exposition qui vient de fermer ses portes au Musée d’Orsay : « le modèle noir, de Géricault à Matisse », centrée sur les représentations des Noirs dans l’art français, de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XXe siècle.
(Denise Murell devant le tableau de Manet, Olympia, 1863)
Exposition exemplaire à plus d’un titre, « modèle d’exposition », elle rassemblait des pièces souvent remarquables, certaines exceptionnelles, qui permettaient de mettre en lumière ces protagonistes méconnus ou oubliés de l’histoire de l’art que furent ces hommes et ces femmes à la peau noire peints ou photographiés par les plus grands noms de l’art français, Théodore Géricault, Édouard Manet, Henri Matisse ou encore Nadar. C’est la première fois qu’un grand musée français montait une telle exposition, qui vient à son heure dans un pays qui s’interroge de plus en plus sur la place faite, dans les arts, les médias, la société dans son ensemble, aux minorités visibles – ou invisibles. Aux États-Unis, pour des raisons évidentes, cette réflexion a été plus précocement engagée et il n’est donc pas surprenant que le point de départ de cette exposition se situe outre-Atlantique, avec les travaux de Denise Murrell qui a interrogé l’identité et la place de la servante noire représentée par Édouard Manet dans son tableau Olympia réalisé en 1863. L’universitaire américaine s’est demandée pourquoi la plupart des commentaires, y compris ceux que suscita à l’époque cette oeuvre souvent jugée scandaleuse, s’étaient focalisés sur la figure de la courtisane blanche et avaient délaissé celle de la servante noire. Elle replaçait cette indifférence relative dans un contexte plus large, celui de l’invisibilisation des modèles féminins noirs, objet d’une première exposition à la Wallach Art Gallery de New York.
Par rapport à cette première étape new-yorkaise, l’exposition du Musée d’Orsay élargissait le propos à l’ensemble des modèles noirs, masculins comme féminins, sur une période allant de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XXe siècle (là où l’exposition américaine démarrait avec Manet et allait jusqu’à nos jours), soit une plage de temps excédant celle couverte par les collections du musée qui dut recourir à de nombreux prêts par d’autres institutions françaises et étrangères. Mais surtout, on sortait du cadre strict des Black Studies à l’américaine pour un dialogue parfaitement maîtrisé entre histoire et histoire de l’art. Ce qu’eut en effet à la fois d’exemplaire et de rare cette exposition, à nos yeux d’historien, c’est le souci constant qu’elle montra de replacer les manifestations artistiques dans leur contexte historique et de considérer les oeuvres rassemblées non seulement selon leurs qualités proprement esthétiques mais aussi selon leur capacité à témoigner de l’époque qui les vit apparaître. Chacune de ces peintures, de ces sculptures, de ces photographies, chacun de ces dessins représentait à la fois un moment de l’histoire de l’art et un élément constitutif des sensibilités et mentalités de son époque. Il faut ici saluer le travail remarquable accompli par les quatre co-commissaires : Cécile Debray, conservatrice en chef du patrimoine, directrice du musée de l’Orangerie, Stéphane Guégan, conseiller scientifique auprès de la présidente des musées d’Orsay et de l’Orangerie, Isolde Pludermacher, conservatrice en chef au musée d’Orsay et enfin Denise Murrell, à qui l’on doit l’exposition de New York, chercheuse à la Ford Foundation et Postdoctoral Research Scholar à la Wallach Art Gallery.
L’exposition suivait un fil chronologique, s’arrêtant sur quelques moments clefs particulièrement documentés : la Révolution française et les débuts du Premier Empire, de l’abolition de l’esclavage par la Convention à son rétablissement par Napoléon ; la seconde abolition, en 1848, qui précède de peu le grand élan colonisateur du second XIXe siècle ; la fascination des avant-gardes artistiques du début du XXe pour l’ « art nègre » ; l’émergence du mouvement de la « négritude » dans l’entre-deux-guerres. Une périodisation en émerge, que l’on pourrait résumer comme suit : de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle, d’une abolition à l’autre, le Noir est, pour l’essentiel, un objet – de discours, de représentations et de transaction. L’esclavage est aboli une première fois en 1794 sous la pression du soulèvement des esclaves de Saint-Domingue – le seul grand soulèvement d’esclaves de l’histoire qui ait réussi, Saint-Domingue devenu la République d’Haïti constituant dès lors un espoir pour tous les esclaves et une menace pour l’ordre esclavagiste qui continue de prévaloir dans les anciennes colonies américaines – mais pour peu de temps et ne le sera définitivement qu’en 1848. Le mouvement abolitionniste est une affaire de Blancs et cherche plus à adoucir qu’à supprimer totalement la domination exercée sur les Noirs. Le célèbre tableau de François-Auguste Biard, L’ Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises le 27 avril 1848 qui date de 1849, montre bien la persistance d’une relation dissymétrique entre des Blancs qui octroient l’émancipation soi-disant par générosité philanthropique et des Noirs priés de leur en être éternellement reconnaissants. La présence du drapeau tricolore indique qu’émancipation ne signifie pas indépendance et que la République renaissante entend affirmer sa fraternelle autorité sur tous les peuples et territoires qui sont encore privés des lumières de la civilisation…
(François Auguste Biard, L’ Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises le 27 avril 1848, 1849)
On bascule dès lors dans une deuxième époque, qui court du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe, pendant laquelle l’entreprise coloniale, poursuivie presque sans relâche par les différents régimes qui se succèdent en France, construit cette « plus grande France » dans laquelle les peuples de « couleur » sont invités, de gré ou de force, à s’inscrire. Certes, ces peuples sont « libres »… pour peu qu’ils reconnaissent l’autorité des administrateurs envoyés par la métropole. Coïncidant avec cette phase d’expansion coloniale, et la justifiant, une idéologie raciste se fait jour, alimentée par des pseudo-sciences en plein essor – la phrénologie, l’anthropologie physique – et des technologies nouvelles – la photographie anthropométrique -, versant « scientifique » d’un imaginaire populaire nourri par les vecteurs d’une première « culture de masse » qui diffusent les stéréotypes les plus dépréciatifs à l’égard des Noirs. Mais ceux-ci, déjà, ne sont plus uniquement les objets d’un discours ; à côté des artistes de scène qui peuvent encore être considérés comme les avatars du « singe savant », non loin des corps noirs que l’on exhibe dans les zoos humains rendus célèbres par l’historiographie récente, émerge un mouvement politique et intellectuel qui s’efforce de rendre aux populations noires – devenues plus nombreuses dans quelques quartiers de grandes métropoles françaises, Paris, Bordeaux, Marseille, surtout à partir de la Première Guerre mondiale – fierté et dignité, le fait nouveau étant que ce mouvement est désormais l’affaire des Noirs eux-mêmes. De W.E. Dubois à Aimé Césaire en passant par les intellectuels et artistes de la Harlem Renaissance, les Noirs deviennent enfin, ou plutôt redeviennent, les sujets de leur histoire.
La figure du modèle noir apparaît comme une sorte de révélateur de cette grande histoire tout ensemble politique, sociale, culturelle racontée par l’exposition. Au début de la période, ils sont le plus souvent anonymes ou ne sont connus que par un prénom voire un surnom, et c’est l’un des grands mérites des commissaires de l’exposition que d’avoir fait l’effort de chercher à retrouver l’identité d’individus tenus pour quantité négligeable par l’histoire de l’art traditionnelle. C’est ainsi qu’émerge de la nuit des archives la belle figure de « Joseph », Noir originaire de Saint-Domingue, arrivé en France au début de la Restauration et qui deviendra l’un des modèles les plus prisés des peintres français de la première moitié du XIXe siècle, posant notamment pour Géricault, Vernet ou Chassériau. C’est à Joseph que l’auteur du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle se référa pour définir le mot « modèle ». On pense également à « Madeleine », qui posa pour Marie-Guillemine Benoist peu avant 1800 : le tableau initialement intitulé Portrait d’une négresse a reçu un nouveau titre prenant en compte l’identité retrouvée du modèle : Portrait de Madeleine. À la fin de la période, Aïcha Goblet, Ady Fidelin, Carmen Lahens, muses et modèles de peintres français majeurs, sont des personnalités du tout-Paris, le summum étant atteint par Josephine Baker, la première star noire de la scène française et égérie des avant-gardes artistiques.
Deux tableaux nous semblent pouvoir résumer cette trajectoire : dans Olympia de Manet (1863), la servante noire apparaît comme le faire-valoir de la courtisane blanche au regard souverain ; dans l’admirable La Blanche et la Noire de Valloton (1913), qui est un hommage direct au tableau de Manet, le personnage noir est assis sur le bord du lit et regarde, impassible, une cigarette aux lèvres, le corps allongé, abandonné, de la femme blanche. La relation apparaît beaucoup plus égale voire inversée.
(La Blanche et la Noire, de Félix Valloton, 1913)
Bien d’autres thèmes étaient présents dans cette exposition, qui ne se bornait d’ailleurs pas aux arts visuels mais présentait aussi des oeuvres relevant du théâtre, de la littérature, de l’opéra, du music-hall, etc. et insistait sur les circulations au sein de cet espace géoculturel qu’on a appelé « l’Atlantique noir ». Ce compte-rendu n’en épuise évidemment pas la richesse et vise seulement à souligner l’importance majeure de cette exposition que l’on pourra retrouver bientôt – à partir de septembre et jusqu’en décembre 2019 -, sous une forme peut-être différente, au centre caribéen d’expressions et mémoire de la traite et de l’esclavage de Pointe-à-Pitre.
Pour ceux qui n’ont pas eu la chance de pouvoir visiter l’exposition parisienne ou qui ne pourront se rendre en Guadeloupe, il reste les catalogues, en divers formats, ainsi que les numéros des revues spécialisées, également bien faits, abondants en belles reproductions et textes intéressants. De quoi nourrir la réflexion sur des questions devenues centrales dans le débat public actuel.
Je vous souhaite un bel été et vous donne rendez-vous dans quelques semaines.
je me permets de vous remettre sous les yeux le (beau) programme de la journée d’étude organisée par l’ADHC vendredi prochain à la Maison Suger sur l’histoire du rêve européen. Entrée libre dans la limite des places disponibles!
Journée d’étude organisée par l’Association pour le développement de l’histoire culturelle : Que reste-t-il du rêve européen? Retour sur l’histoire d’une utopie contemporaine
Vendredi 17 mai 2019, Maison Suger, 16-18 rue Suger 75006 Paris 9h30-17h30
9h30 accueil
9h45 allocution de bienvenue par Evelyne Cohen, secrétaire générale de l’ADHC
10h Christophe Charle (univ. Paris 1 / IHMC) : Intellectuels et visions de l’Europe avant et après 1914 (de Charles Seignobos à Jules Romains)
10h30 Christine Manigand (univ. Paris 3 / ICEE) : Aristide Briand et les milieux européistes de l’entre-deux-guerres (texte lu par Evelyne Cohen)
11h Laurent Martin (univ. Paris 3 / ICEE) : Les intellectuels et l’Europe depuis 1945, entre pessimisme de la raison et optimisme de la volonté
11h30-12h15 discussion
12h30-14h pause déjeuner
14h reprise des travaux. Intervention de Pascal Ory, président de l’ADHC
14h15 Françoise Taliano-des-Garets (IEP Bordeaux / CHS) : La culture dans les capitales européennes : une utopie concrète
14h45 Anne-Marie Autissier (univ. Paris 8 / CRESPPA) : Ambitions et limites des réseaux culturels européens
15h15-15h45 discussion
15h45-16h pause
16h Didier Francfort (univ. de Lorraine / IHCE) : Les festivals musicaux en Europe
16h30 Jolanta Kurska (présidente de la Fondation Bronislaw Geremek) : L’Europe de Geremek est-elle encore possible ?
Paris, la France, le monde se réveillent ce matin appauvris. La Cathédrale Notre-Dame de Paris a en partie brûlé et, avec elle, des siècles de dévotion et d’attachement.
Il n’est pas besoin de se dire ou de se sentir chrétien pour ressentir l’émotion la plus vive. Notre Dame contemple Paris depuis un millénaire. Des millions de gens ont prié dans cette cathédrale, y ont chanté, pleuré, espéré. Des millions d’autres l’ont visitée. Ce n’est pas affaire que de bois brûlé ou de tableaux perdus, c’est un peu de notre imaginaire qui est parti en fumée.
Souhaitons maintenant que les travaux de restauration débutent au plus vite et soient dotés des moyens à la hauteur du défi à relever.
« Sans doute c’est encore aujourd’hui un majestueux et sublime édifice que l’église Notre-Dame de Paris. Mais, si belle qu’elle se soit conservée en vieillissant, il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas s’indigner devant les dégradations, devant les mutilations sans nombre que simultanément le temps et les hommes ont fait subir au vénérable monument, sans respect pour Charlemagne qui en avait posé la première pierre, pour Philippe Auguste qui en avait posé la dernière. (…)
Il est, à coup sûr, peu de plus belles pages architecturales que cette façade, (…) vaste symphonie en pierre, pour ainsi dire ; oeuvre colossale d’un homme et d’un peuple, tout ensemble une et complexe comme les Iliades et les Romanceros dont elle est soeur ; produit prodigieux de la cotisation de toutes les forces d’une époque, où sur chaque pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie de l’ouvrier disciplinée par le génie de l’artiste ; sorte de création humaine, en un mot, puissante et féconde comme la création divine, dont elle semble avoir dérobé le double caractère : variété, éternité ».
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, Livre troisième, chapitre 1.
la fin des cours approche mais l’année universitaire est loin d’être finie. Le printemps est la saison où éclosent les journées d’études et les colloques… Voici quelques rendez-vous à ne pas manquer, par ordre chronologique.
Le jeudi 18 avril a lieu la prochaine séance du séminaire « Histoire culturelle des capitales européennes » au Musée national de l’histoire de l’immigration, au Palais de la Porte Dorée dans le 12e arrondissement de Paris. Il y sera question de littérature, en lien avec la remise du « prix littéraire de l’exil » du MNHI qui aura lieu ce même jour à 19h.
Voici le programme de cette séance qui nous fera voyager de Paris à Londres et à Berlin :
Langue (s) et littérature (s) de l’exil dans les capitales européennes depuis 1945, MNHI Jeudi 18 avril 2019 – 14h-16h
Intervenantes:
Kaoutar Harchi, écrivaine, sociologue, chercheure associée au Cerlis L’intégration de Kateb Yacine au répertoire de la Comédie-Française. Des rapports de pouvoir à l’œuvre
Isabelle Le Pape, chargée de collection en littérature anglophone à la Bibliothèque nationale de France : Hybridation culturelle et migrations littéraires autour de Londres
Myriam Geiser, maîtresse de conférences à l’université de Grenoble-Alpes à l’ILCEA4 : Berlin comme carrefour d »histoire(s) et d’identités dans les récits d’écrivains germano-turcs après la chute du Mur
Trois autres événements sont à signaler, l’un malheureusement passé (je m’y suis pris trop tard, pardon!), les autre à venir, qui ne sont pas sans lien avec l’Europe et les capitales européennes…
Les événements à venir d’abord :
Une collègue géographe, Camille Rouchi, chargée de cours au département de Médiation culturelle, m’informe du lancement d’une opération pilotée par la Mairie de Paris : « Paris s’écrit ».
La Ville de Paris souhaite que le temps d’une journée, une centaine de lieux de la Capitale, insolites ou quotidiens, accueillent des écritoires et des propositions d’évènements ou d’accompagnement à l’écriture.
Bureaux de Poste, Mairies d’arrondissements, lieux artistiques et culturels, bibliothèques, lieux publics, cafés, librairies, établissements scolaires et centres d’animation… partout ou presque, les Parisiens trouveront un endroit dédié où ils pourront prendre quelques minutes pour renouer avec l’écriture manuscrite…
Cette opération est lancée le mercredi 15 mai. Je poste ici le document envoyé par Camille Rouchi qui précise le contenu de cette opération.
L’autre événement que je voulais signaler aura lieu deux jours plus tard : la journée d’étude organisée par l’Association pour le développement de l’histoire culturelle à la Maison Suger, à Paris, le vendredi 17 mai, sur le thème du rêve européen – ce qu’il fut et ce qu’il en reste. La tonalité risque d’être quelque peu nostalgique voire mélancolique… ou franchement inquiète, nous verrons. Voici en tout cas le programme :
Journée d’étude organisée par l’Association pour le développement de l’histoire culturelle : Que reste-t-il du rêve européen? Retour sur l’histoire d’une utopie contemporaine
Vendredi 17 mai 2019, Maison Suger, 16-18 rue Suger 75006 Paris 9h30-17h30
9h30 accueil
9h45 allocution de bienvenue par Evelyne Cohen, secrétaire générale de l’ADHC
10h Christophe Charle (univ. Paris 1 / IHMC) : Intellectuels et visions de l’Europe avant et après 1914 (de Charles Seignobos à Jules Romains)
10h30 Christine Manigand (univ. Paris 3 / ICEE) : Aristide Briand et les milieux européistes de l’entre-deux-guerres
11h Laurent Martin (univ. Paris 3 / ICEE) : Les intellectuels et l’Europe depuis 1945, entre pessimisme de la raison et optimisme de la volonté
11h30-12h15 discussion
12h30-14h pause déjeuner
14h reprise des travaux. Intervention de Pascal Ory, président de l’ADHC
14h15 Françoise Taliano-des-Garets (IEP Bordeaux / CHS) : La culture dans les capitales européennes : une utopie concrète
14h45 Anne-Marie Autissier (univ. Paris 8 / CRESPPA) : Ambitions et limites des réseaux culturels européens
15h15-15h45 discussion
15h45-16h pause
16h Didier Francfort (univ. de Lorraine / IHCE) : Les festivals musicaux en Europe
16h30 Jolanta Kurska (présidente de la Fondation Bronislaw Geremek) : L’Europe de Geremek est-elle encore possible ?
17h-17h30 discussion
17h30 fin des travaux
Retour à Paris… Samedi dernier a eu lieu au cinéma Club de l’Etoile, dans le 17e arrondissement de Paris, la projection hélas unique d’un film atypique « Paris est toujours Paris », qui date de 1951 et fut réalisé par Luciano Emmer. Paola Palma, qui a travaillé sur ce film, nous en livre ici une analyse érudite autant que bienveillante :
Paris est toujours Paris… « et l’Italie notre chère sœur latine »(1)
La maison italienne Fortezza Film et la firme française Omnium international produisent en 1951 l’une des rares coproductions franco-italiennes parfaitement paritaires, un film à 50 % français et à50 % italien.
A l’époque, le réalisateur Luciano Emmer a déjà sorti des documentaires d’art très appréciés et a connu le succès avec Dimanche d’août (Domenica d’agosto, 1950) : la protagoniste en était la ville de Rome durant une journée d’été, un seul dimanche durant lequel plusieurs intrigues se développaient simultanément. Il en va de même dans « Paris est toujours Paris », où le scénario (avec la contribution du futur réalisateur Francesco Rosi) et la mise en scène construisent avec une grande habileté «ces entrelacs de tendresse, de poésie et de boufonnerie »(2). Emmer est considéré comme un « auteur », dont les Cahiers du cinéma regrettent qu’il soit ici prêté à la comédie. Mais ils doivent admettre que « Paris est toujours Paris » contient de « très belles images de Paris d’une luminosité précise, poétique et assez curieusement irrévélée jusqu’alors »(3). En effet, Emmer racontera : « Pour préparer « Paris est toujours Paris », nous avons vécu une vie de bohème […]. J’ai découvert un Paris qui avait encore un petit héritage de la période fin de siècle »(4). Et son directeur de la photographie, Henri Alekan, a su saisir la lumière adaptée à ce mélange de passé et de présent, tout en la manipulant pour faire ressortir le charme de la capitale dans des différentes situations météorologiques.
Mené« sur un rythme allègre et avec humour »(5), par un réalisateur qui « ne manque jamais de malice, de tact ni d’intelligence »(6), le film est enrichi par les malentendus culturels et surtout bilingues, « un numéro qui dure presque autant que le film : explications laborieuses, avec force gestes et syllabes chantantes, roulement d’yeux, regards étonnés, regards allumés tant que la fraicheur et le charme aussi que suivront presque toujours des mines déçues »(7). Ce film observe avec sympathie la maladresse d’Aldo Fabrizi, touchant et « comique à souhait » (8), les disputes de fiancés des très jeunes et pas encore si célèbres Lucia Bosèet Marcello Mastroianni, mais aussi « l’idylle charmante, pleine de fraîcheur, entre le jeune Romain [Franco Interlenghi] et la petite Française [Hélène Rémy] »(9).
Les dialogues sont brillants, et les scénaristes s’amusent et nous amusent avec des gags qui nous rappellent aussi que si le tourisme était – à l’époque – un phénomène nouveau, le touriste voyageait déjà avec ses attentes fantaisistes et un goût quelque fois dangereux pour l’inattendu (sportif, culturel, romantique et parfois piquant…). Il s’agit d’une des premières comédies cinématographiques organisées autour du motif des vacances courtes et pressées, mais qui permettent aux personnages de se (re)trouver au contact d’une culture et d’une population étrangères. Il n’est pas étonnant que cet échange se fasse ici entre la France et l’Italie, à l’enseigne du brio et du sourire !… Mais, « tout ironique qu’il soit, le regard que ce film porte sur Paris brille d’amitié, d’affection, de compréhension, c’est vraiment le regard de notre sœur latine »(10).
Paola Palma
1 Titre de la critique de Jean Thévenot dans Les Lettres françaises, du 5 au 12 décembre 1952.
2 Ibid.
3 Jean-José Richer, « Paris est toujours Paris », Cahiers du cinéma, n° 19, janvier 1953.
4 Introduction au texte du scénario original du film, édité par la commune de Gorizia, 1987.
5 Jacqueline Fabre, « Pour Luciano Emmer Paris n’est pas la ville de toutes les perditions », Libération, 2 décembre 1952.
6 Jean Fayard, « Paris est toujours Paris », Paris Comoedia, 2 décembre 1952.
7 Louis Chauvet, « Paris est toujours Paris », Le Figaro, 2 décembre 1952.
8 Claude Garson, « Paris sera toujours Paris », L’Aurore, 3 décembre 1952.
9 L. Chauvet, « Paris est toujours Paris », déjà cité.
10 J. Thévenot, « Paris est toujours Paris : et l’Italie notre chère sœur latine », déjàcité.
Ce film n’aura fait qu’une trop brève réapparition sur les écrans parisiens. J’espère que nous aurons l’occasion de le revoir, au moins grâce à une réédition en DVD! Je vais me renseigner auprès de Paola Palma et vous tiendrai au courant.
J’ai hésité avant de poster ce billet consacré à mon père. Ce blog est en principe fait pour communiquer sur des sujet d’ordre professionnel et intellectuel. Mais il a aussi pour vocation de parler des sujets qui me touchent et quel sujet pourrait-il me toucher davantage que la mort de mon père?
Mon père est mort le 1er mars dernier. Il avait 82 ans. C’était un homme simple et bon, très aimé de sa famille et de ses amis, ainsi que de tous ceux qu’il aidait par son activité bénévole au sein de l’association Emmaüs, fondée en 1954 par l’abbé Pierre. Il m’a beaucoup donné, beaucoup appris. J’essaie de suivre son exemple, ce n’est pas toujours facile.
Voici une photo prise lors de son 80e anniversaire.
Je ne suis pas de ceux qui croient que nous nous reverrons un jour quelque part. Mais tu demeureras dans mes pensées jusqu’à mon dernier jour, comme tu resteras dans les pensées de tous ceux qui t’ont connu et aimé. Merci, papa, pour tout ce que tu as fait, pour tout ce que tu as été pour nous, pour moi.
beaucoup de choses à annoncer ces jours-ci, j’enchaîne donc les posts, j’espère que vous suivez…
La première info ne concernera que celles et ceux qui sont actuellement aux Antilles… Demain 1er mars s’ouvre à l’université des Antilles, sur le campus Schoelcher, un séminaire consacré aux « consciences diasporiques aux Amériques ». Catherine Kirchner, l’une de mes doctorantes, y présentera une communication sur la « présence afropéenne aux Antilles ».
Autre événement universitaire à venir prochainement : la Semaine des Arts et des Médias qui aura lieu toute la semaine prochaine sur le site Censier de l’université de la Sorbonne-Nouvelle Paris 3. Au programme, des rencontres, des expositions, des conférences… Le voici :
Je poursuis mes petites et grandes annonces, avec des réjouissances à venir du côté de la revue HEY! chère à mon coeur.
Le 23 mars prochain ouvrira la 4e exposition organisée par l’équipe de HEY! à la Halle Saint-Pierre. Comme pour les trois précédentes, celle-ci ne manquera pas d’offrir à nos yeux blasés de quoi les tournebouler. Trente-six artistes rassemblés par Anne, Zoé et Julien, cueillis à la main dans divers pays du monde, aux techniques et esthétiques diverses mais qui font tous dans le figuratif pas banal, modern art et pop culture, celui qui vous fouette les sangs et vous secoue le cerveau. Faites passer l’info!
J’en profite pour dire que le numéro trois du DELUXE de HEY! sort bientôt en librairie (le 8 mars), il promet lui aussi de déchirer grave, comme ne disent plus les jeunes d’aujourd’hui.
En prime, l’affiche de l’expo qui se tiendra à la Halle Saint-Pierre du 23 mars au 2 août 2019.
Il n’y a pas d’artiste hongrois parmi les artistes qui seront présentés à la Halle Saint-Pierre. C’est dommage, il aurait eu certainement des choses à nous apprendre sur la situation inquiétante de la liberté d’expression et des droits de l’homme dans ce pays européen. Dans le domaine de la recherche universitaire en tout cas, le signal d’alarme est tiré. Je relaie ici la demande de soutien qui circule dans les milieux académiques français pour alerter sur la situation subie par nos collègues hongrois.
Message de Balázs Ablonczy
Objet : demande de soutien pour la liberté académique en Hongrie
Cher(e)s collègues, cher(e)s ami(e)s,
Excusez-moi de vous importuner. Comme vous le savez certainement, il y a des choses inquétantes qui se passent en Hongrie, en matière de la recherche. Je me permets de vous envoyer l’appel de soutien du Forum du Personnel de l’Académie hongroise des sciences (la traduction est la mienne de l’anglais original, excusez-moi pour les maladresses). Si vous avez un moment libre, aidez-nous, en montrant votre soutien, par l’envoi d’un mél à l’adresse en bas.
Bien cordialement,
Balázs Ablonczy
historien, chercheur
Cher(e)s collègues,
C’est avec une réelle inquiétude pour l’avenir de la liberté académique en Hongrie que je vous écris pour vous demander votre aide. En tant que chercheur de l’Académie hongroise des sciences, j’ai pu constater au cours des dernières années que le gouvernement actuel a pris des mesures concrètes pour affirmer son contrôle sur les institutions universitaires hongroises, mettant ainsi en danger la liberté universitaire et celle de la recherche. Je vous lance un appel en partant de ma ferme conviction que nous partageons un engagement en faveur du principe fondamental selon lequel la liberté de la vie académique face aux intérêts politiques est l’un des piliers d’une démocratie fonctionnelle et de la recherche. Ce principe est sérieusement compromis en Hongrie et la liberté académique est menacée de manière imminente.
En mai 2018, le gouvernement hongrois a créé un nouveau ministère, appelé Ministère de l’Innovation et de la Technologie. Puis, en juillet 2018, 70% du budget de l’Académie hongroise des sciences pour 2019 ont été transférés à ce ministère. Le budget prévoit un financement normatif pour le réseau de centres de recherche de l’Académie, qui compte environ 5 000 chercheurs et membres du personnel scientifique. La coupure du budget est désormais liée à un nouveau système d’appels d’offres thématiques à court terme. Le 31 janvier 2019, l’Office national de la recherche, du développement et de l’innovation, contrôlé par le ministère de l’Innovation et de la Technologie, a lancé un «programme d’excellence». Selon ce nouveau modèle, les centres de recherche doivent la totalité de leur budget en soumettant des offres évaluées selon des procédures d’évaluation peu claires (non spécifiées), permettant ainsi des décisions arbitraires et motivées par des considérations politiques. (Pour une présentation plus détaillée de la situation, voir la page de mobilisation des chercheurs (en anglais)).
Le système d’évaluation des appels d’offres basés sur des projets reste largement opaque et va être ouvert aux universités publiques et aux centres de recherche contrôlés par l’État, ce qui constitue une rupture avec les pratiques habituelles et une violation des principes fondamentaux de la liberté académique dans l’Union européenne. La recherche fondamentale est placée sous financement gouvernemental et sous contrôle politique direct. En un mot: les financements du réseau de l’Académie hongroise des Sciences (une sorte de CNRS) ont été distribués par l’Académie elle-même (selon des procédures internes bien établies), mais à partir de 2019, ces 20 milliards de forints (environ 60 millions d’euros), cette somme sera versée par une procédure absolument non-transparente par un ministère dont le responsable a plusieurs fois laissé entendre que le sort des instituts des recherche, dont l’Institut historique est désormais scellé.
Le Forum du personnel de l’Académie hongroise reste fermement convaincu que l’indépendance de l’Académie et l’intégrité de son réseau de recherche ne peuvent être préservées que si le Présidium de l’Académie refuse de participer à l’appel d’offres ainsi lancé . Pour l’avenir de l’Académie hongroise des sciences, la plus ancienne et la plus importante institution savante et scientifique du pays, il est essentiel qu’elle soit en mesure de poursuivre ses travaux en tant qu’organe indépendant financé en partie par des fonds publics sur une base régulière et non partisane. Nous sommes convaincus que la communauté internationale des chercheurs est d’accord et nous vous appelons en tant que collègues et en tant que spécialistes engagés dans un effort intellectuel sincère et ouvert pour nous exprimer votre soutien.
Nous vous demandons donc de bien vouloir envoyer une lettre de soutien à la liberté académique au nom de votre institution au président de l’Académie hongroise des sciences, le professeur László Lovász. Vous pouvez utiliser l’adresse électronique suivante:
Nous vous remercions d’avance de tout cœur de votre soutien et nous espérons que notre engagement commun en faveur de la liberté académique prévaudra.
Je reste dans le domaine de la liberté de la recherche, de la création et de l’expression pour terminer ce post, en évoquant l’intéressante journée d’étude à laquelle j’ai participé la semaine dernière à Toulouse, à l’invitation de Occitanie Livre & Lecture et du Département Documentation, Archives, Médiathèque et Édition de l’université Toulouse-Jean Jaurès. Des conférences et des tables rondes ont exploré le thème de la censure du livre, toujours d’actualité hélas, même si de façon plus feutrée en France qu’en Hongrie. Universitaires, libraires, éditeurs, auteurs ont fait part de leur point de vue devant un public nombreux rassemblé à l’Hôtel de Région. A cette occasion, deux comédiens ont lu et interprété des extraits d’une pièce de théâtre contemporaine, de Marion Aubert, les « Juré.e.s », qui réfléchit à voix haute (et forte) sur la censure morale, la norme sociale, les stéréotypes et les ambiguïtés de la liberté d’expression. La pièce tourne dans quelques villes françaises, elle est vraiment très intéressante, je vous la recommande si vous avez la possibilité de la voir. Je place ici le dossier de présentation que son auteure m’a fait parvenir.
comme je l’annonçais dans mon précédent post, le manuel Atlande pour la nouvelle question d’histoire contemporaine au concours de l’agrégation vient de paraître. Il sera en librairie à la fin du mois de février. Vous pouvez d’ores et déjà le commander à cette adresse :
C’est un pavé de belle taille (790 pages)… mais qui aurait dû être encore un peu plus gros, si quelques ratés de dernière minute n’avaient pas privé ses lecteurs de trois textes importants, sur l’histoire des arts plastiques en France (par Julie Verlaine) et sur les politiques symboliques (circulations internationales et autres pays européens, par Pascale Goetschel). L’éditeur rendra ces textes disponibles sur son site et j’en fais autant ici…
il n’est plus temps de vous souhaiter une bonne année, celle-ci étant entamée depuis un bon mois, mais comme personne n’ira me le reprocher, je vous souhaite quand même 11 mois formidables!
Happy New Year 2019 in different languages illustration
Un mois que je cherche en vain un moment de tranquillité pour pouvoir rédiger un nouveau post. Et voici qu’une occasion se présente, je la saisis!
Avant toute chose, je vous rappelle que la prochaine séance du séminaire sur la diversité culturelle dans les capitales européennes a lieu… demain, jeudi 7 février, de nouveau au Musée national de l’histoire de l’immigration, de 14 à 16h. La séance portera sur le patrimoine, avec deux interventions, l’une d’Evelyne Ribert sur les mémoires des migrations espagnoles en région parisienne, l’autre d’Emilie Goudal sur la mémoire de l’immigration algérienne dans les musées parisiens.
Dans le prolongement de ce séminaire, et en conclusion du programme de recherche qui s’est déployé sur les quatre dernières années, un colloque aura lieu à Bordeaux au mois de juin prochain.
Je donne ici l’appel à communication. Les propositions sont à envoyer avant le 30 mars prochain.
Transferts, espaces et rayonnement culturels dans les capitales européennes depuis 1945 : Berlin, Londres, Madrid, Paris.
Colloque international et pluridisciplinaire, 6 et 7 juin 2019, Bordeaux
Sous la direction de Françoise Taliano-des Garets, professeure d’Histoire contemporaine, Sciences Po Bordeaux, CHS des Mondes contemporains, Paris 1, Panthéon Sorbonne
Langues : Français et anglais
Partenariat : Sciences Po Bordeaux, CHS des mondes contemporains Paris 1, ICEE Paris 3, , Région Nouvelle Aquitaine, Comité d’Histoire du Ministère de la Culture, ville de Bordeaux, FRAC Nouvelle Aquitaine, Office artistique de la région Nouvelle Aquitaine
Comité scientifique :
Jeremy Ahearne
Olivier Bessy
Hubert Bonin
Agnès Callu
Valeria Camporesi
Philippe Chassaigne
Tristan Coignard
Pascale Goetschel
Laurent Martin
Carmen Navarro
Pascal Ory
Juan Arturo Rubio Arostegui
Françoise Taliano-des Garets
Matthieu Trouvé
Julie Verlaine
Jonathan Vickery
Ce colloque d’histoire culturelle ambitionne de faire émerger les principaux résultats d’une recherche collective qui s’est déroulée dans le cadre d’un programme de recherche triennal centré sur les villes de Berlin, Londres, Madrid et Paris depuis 1945. Territoires de flux, de réception et d’influence, les capitales européennes depuis 1945 se caractérisent par une ouverture culturelle de plus en plus large à l’Europe et à la mondialisation, trait commun qui transgresse leurs différences politico-administratives. C’est autour de la dynamique spatio-temporelle que nous avons donc choisi d’organiser ces deux journées d’histoire culturelle urbaine. La démarche se veut pluridisciplinaire et nous souhaitons pouvoir rassembler des historiens de spécialités diverses, des historiens de l’art, des anthropologues, géographes, sociologues, politistes… La dynamique spatio-temporelle de ces quatre villes sera étudiée de façon comparative à partir de trois thématiques principales : les transferts, les espaces, le rayonnement culturels.
1-Capitales et transferts culturels
On examinera en premier lieu comment les transferts se sont opérés, à quels rythmes, par quels vecteurs, avec quelle intensité. Les communicants pourront, en procédant de préférence à des comparaisons de villes, étudier les secteurs culturels de leur choix. Il s’agira de montrer comment les influences extérieures ont investi les quatre villes et comment la greffe a pris. Cette analyse, du point de vue de la réception des influences, permettra de mesurer le degré de perméabilité de chacune des capitales et ce qui le conditionne. La réception de la culture de masse -la circulation étant plus ou moins aisée suivant les types de régimes politiques (Madrid sous Franco, Berlin de la Guerre froide)- pourra être abordée autant que celle des cultures minoritaires et des contre-cultures. La diversité des cultures et des genres constituera un champ d’exploration indispensable sous l’angle des processus de contestation/institutionnalisation. La réflexion pourra se focaliser sur les femmes et les hommes, les générations, les groupes sociaux qui ont porté le changement tout en se concentrant sur les circulations et les réseaux.
2-Capitales et espaces culturels
Les capitales présentent des espaces dédiés à la culture dont la localisation a pu évoluer au gré des bouleversements politiques, des politiques culturelles et urbaines ou encore des flux migratoires. Un repérage des lieux durables ou éphémères, officiels ou de l’underground (friches artistiques), des quartiers les plus représentatifs donnera matière à l’élaboration d’une cartographie. La mise en évidence des rythmes et des facteurs d’évolution de la géographie culturelle nous paraît dans, un premier temps, essentielle. La notion de territorialité, relation entre le territoire et les habitants dans le domaine culturel pourra être étudiée. Dans un second temps, nous souhaitons approfondir la relation spécifique entre politiques de restructuration urbaine et culture sous l’angle des concordances et/ou discordances dans les temporalités, les choix architecturaux et urbanistiques, les processus de revitalisation et leurs effets sociaux (gentrification). Les études de cas par quartiers sont les bienvenues.
3-Le rayonnement culturel des capitales
La notion de rayonnement, à savoir l’influence culturelle exercée par ces villes sur leur environnement proche et lointain, correspond à une troisième dynamique qui détermine l’existence ou non d’une « ville-monde » au sens de l’économiste Saskia Sassen. Le rayonnement est à la fois matériel et symbolique ce qui nous conduira sur le terrain des représentations. Ces villes au sommet de la hiérarchie urbaine concentrent grandes institutions culturelles nationales, richesse patrimoniale, financements étatiques, centres de formation, sièges sociaux des industries culturelles etc. Tout cela alimente leur rayonnement culturel qui pourra s’analyser de manière diachronique du local à l’international à partir de secteurs laissés au choix des communicants : spectacle vivant, arts plastiques et appliqués, industries culturelles… Sur le plan symbolique, le rayonnement des capitales s’appuie sur des représentations héritées mais aussi renouvelées qui seront examinées à travers un choix si possible varié de productions artistiques et littéraires. Enfin, ces représentations semblent susciter, dans le contexte de concurrence urbaine qui caractérise la Guerre froide et surtout l’ouverture européenne et mondiale, un volontarisme politique prononcé. Ainsi une histoire de l’événementiel (fêtes et festivals, expositions, foires d’art contemporain, fashion week, marathons, jeux olympiques…) devrait révéler comment l’intérêt du politique s’est focalisé sur l’optimisation du rayonnement culturel par un jeu de mimétisme et/ou de différenciation donnant lieu à des stratégies de marketing urbain.
Les propositions de communications d’une page maximum accompagnées d’un bref cv et d’une liste des publications, devront être envoyées aux adresses suivantes : f.taliano@sciencespobordeaux.fr; s.machado@sciencespobordeaux.fr, avant le 30 mars 2019.
Je vous redonne le programme intégral du séminaire (qui a été complété et précisé depuis un précédent post) ici :
En parlant de culture européenne… Je suis maintenant en mesure d’annoncer la sortie prochaine – le 14 février – du manuel Atlande consacré à la question d’histoire contemporaine à l’agrégation et au Capes d’histoire « Culture, médias, pouvoirs, Etats-Unis et Europe occidentale, 1945-1991 ». Ce fut un long travail, pénible par moments, souvent passionnant, sur une question que j’ai contribué à définir avec ma collègue Catherine Bertho-Lavenir. Le résultat devrait être à la hauteur des efforts consentis par toute l’équipe des auteurs et des correcteurs qui ont oeuvré pour donner aux étudiants – mais aussi à tous ceux qu’intéresse l’histoire du contemporain en Occident – un outil de travail commode en même temps qu’une somme à peu près inégalée d’informations et de références sur la question.
Je donne ici en primeur un fragment de l’introduction dans sa première version (la version publiée sera un peu différente) pour vous mettre en appétit.
La nouvelle question d’histoire contemporaine aux concours du Capes et de l’Agrégation se situe au croisement de l’histoire culturelle et politique du second vingtième siècle. Elle met en rapport trois termes qui doivent être définis préalablement à toute précision quant au cadre spatial et temporel de l’étude.
Le premier terme, sous son apparente simplicité, est peut-être le plus compliqué de tous. John Baldwin, dans son livre Redefining Culture : Perspectives Accross the Disciplines [Baldwin, 2005] recensait pas moins de deux cent cinq définitions de ce « bloody word of culture », ainsi que le désignait pour sa part Raymond Williams, l’un des fondateurs des Cultural Studies britanniques. Nous nous contenterons ici de définir la culture comme l’ensemble des oeuvres de l’esprit humain. Par « oeuvres », nous entendrons principalement dans ce livre les productions intellectuelles et esthétiques mais celles-ci ne doivent pas être limitées à la création artistique ou au patrimoine consacré ; nous élargirons autant que possible le spectre de l’étude, des arts aux industries culturelles, jusqu’à toucher aux modes de vie, de pensée, de croyance, de consommation, aux pratiques sportives ou à la sexualité. La culture est un complexe de pratiques sociales et de représentations mentales que la branche de la discipline historique qui s’en est fait une spécialité aborde autant que possible sans a priori ni jugement de valeur, dans la diversité de ses manifestations historiques [Ory, 2004 ; Poirrier, 2004 ; Martin et Venayre, 2005 ; Cohen et al, 2011]. Les caractères distinctifs d’une culture peuvent être étudiés à divers niveaux de réalité et d’observation, à l’échelle d’une aire géoculturelle (« la culture européenne »), d’un État-nation (« la culture française », la « culture italienne »), d’un segment de population (la « culture jeune », la « culture juive »). Quand une culture associe un style de vie, des valeurs et une esthétique et caractérise un groupe social qui se vit sur un mode minoritaire, on pourra parler de « subculture » (plutôt que de sous-culture, connoté négativement en français), par exemple pour parler de la « culture rock » [Cuche, 2010]. Quand cette subculture porte en elle un projet global de contestation de la société ou de la culture dite « dominante » ou « officielle » (que celle-ci soit contrôlée par l’État ou laissée au libre jeu du marché), on parlera de « contre-culture » [Bourseiller et Penot-Lacassagne, 2013 ; Lacroix et al. 2015]. Couramment employés l’une pour l’autre, les notions de « culture populaire » et de « culture de masse » sont cependant distinctes. La première désigne plutôt les productions symboliques d’un groupe social historiquement construit (la « culture ouvrière », la « culture paysanne ») tandis que la seconde renvoie davantage aux productions issues des industries culturelles et destinées à un large marché.
Les médias peuvent être considérés comme l’un des domaines de cette histoire culturelle puisqu’ils fabriquent, eux aussi, des représentations mentales qui à leur tour orientent des conduites individuelles et des pratiques sociales. Leur importance centrale dans le monde contemporain, l’intérêt qu’ils suscitent dans le public mais aussi dans la communauté savante, la complexité de leurs enjeux ont conduit à une autonomisation de ce champ de recherche, suscitant des disciplines et des spécialités spécifiques (« information et communication », « media studies », « histoire des médias »). Le terme « médias » est la version francisée (dans les années 1950) des media de la langue anglaise. On le complète parfois du terme « de masse », là aussi traduction des mass media anglophones. Le terme de mass media apparaît dans les années 1920, dans une publication périodique états-unienne intitulée Advertising and Selling ; au-delà de la publicité, l’expression désigne couramment l’ensemble des techniques et des institutions permettant de communiquer un message au plus large public : affiches et tracts, presse écrite, radiodiffusion, télévision (aujourd’hui le réseau internet mais celui-ci n’est ouvert au grand public que dans les années 1990, il ne fait donc pas partie du sujet). Il faudrait ajouter à ces vecteurs les livres et revues, le cinéma, le disque, qui sont aussi des médias en ce sens.
Les médias au sens strict – c’est-à-dire avant tout les médias qui délivrent une information générale sur la vie d’une communauté politique ou culturelle – sont, depuis la fin du XVIIIe siècle, réputés constituer un « quatrième pouvoir », aux côtés (ou en face) des pouvoirs exécutif, législatif ou judiciaire. On pourra aussi parler de « contre-pouvoir », qui équilibre celui du gouvernement. Dans les démocraties libérales que sont les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, la République fédérale d’Allemagne et l’Italie dans la deuxième moitié du XXe siècle, la liberté d’informer est garantie par les textes constitutionnels, même si, dans les faits, cette liberté est souvent limitée par l’exercice du pouvoir et des dispositifs qui s’apparentent à des formes de contrôle voire de censure des opinions. Plus généralement, ces pays pluralistes et régis par un droit d’essence démocratique se caractérisent par une séparation des pouvoirs plus ou moins stricte qui garantit la population contre les abus du pouvoir gouvernemental. Mais ce pouvoir gouvernemental ou, plus généralement, politique, n’est pas le seul qui doive être pris en considération. Les forces économiques organisées sont aussi un pouvoir ; les autorités religieuses et spirituelles, les milieux éducatifs et culturels peuvent également influer sur le cours des choses et exercer un pouvoir qui déborde leur sphère propre d’activité.
La question d’histoire contemporaine interroge les relations qu’entretiennent la culture dans sa diversité, les médias et les formes de pouvoir aux États-Unis et en Europe occidentale entre la défaite de l’Allemagne nazie et la dislocation de l’URSS. Elle invite à considérer les supports ou vecteurs, les contenus et les acteurs de la culture et des médias en lien avec l’ensemble des pouvoirs (politiques, économiques, spirituels, etc.). Elle propose de réfléchir aux permanences et aux transformations de la culture et de la vie publique au prisme des échanges culturels de part et d’autre de l’Atlantique en posant la question de la domination américaine, réelle ou imaginée, dans le cadre de la mise en place de la mondialisation. L’émergence d’une contre-culture dans les années 1960 dans l’ensemble du monde occidental puis ses mutations lors de la décennie suivante et enfin sa disparition (du moins de certaines de ses expressions originelles) dans les années 1980, sa puissance de contestation mais aussi de proposition, le dialogue qu’elle tisse entre les deux rives de l’Atlantique, ses diverses traductions nationales et locales, se trouvent au coeur de la question d’histoire contemporaine comme de ce livre. Cela dit, les interactions entre culture, médias et pouvoirs sont multiples et sont déclinées dans cet ouvrage dans diverses parties thématiques.
La première présente les relations culturelles au niveau international : système des relations entre les divers acteurs qui composent la société internationale (États, organisations intergouvernementales, institutions publiques et territoriales, acteurs privés), américanisation de l’Europe occidentale et instrumentalisation de la culture à des fins de propagande politique au temps de la Guerre froide, construction de l’Europe culturelle. La diplomatie culturelle et ce qui sera nommé, à partir des années 1990, le softpower doivent être pris en considération, de l’utilisation du jazz et de l’expressionnisme abstrait par les États-Unis au moment de la guerre froide jusqu’à la contestation de la domination culturelle américaine au cours des années 1980. Les enceintes du débat culturel et médiatique international (Unesco, Conseil de l’Europe, conférences internationales) font également partie du sujet.
Une deuxième partie porte sur l’histoire des arts, dans toute la diversité des formes d’expression. Il ne s’agit pas de proposer une histoire de l’art internaliste (histoire des formes, succession des écoles et des courants esthétiques) mais de replacer ces formes dans leur contexte historique d’apparition, de décrire leurs rapports au politique et aux pouvoirs, leurs liens avec les cultures et les sociétés qui les produisent, les diffusent, les reçoivent. La dimension économique – la présentation des structures du marché de l’art – est également présente.
La troisième partie porte sur les médias et les industries culturelles, eux aussi étudiés dans la diversité de leurs vecteurs et manifestations et dans leurs rapports à la fois au pouvoir politique (et administratif) comme au pouvoir économique. La presse et, plus généralement, les médias et les industries culturelles (édition, industrie musicale, cinéma, radio, télévision, jeux vidéo) sont étudiés dans leur organisation, leur évolution, leur rapport aux institutions démocratiques et aux instances de régulation, leurs liens avec les diverses formes d’organisation politique mais également à travers leur influence sur l’évolution sociale et culturelle dans son ensemble. La réflexion critique sur les médias fait partie de la bibliographie, de même que les travaux sur la publicité, la communication politique et les sondages d’opinion.
L’histoire des politiques culturelles et symboliques est traitée dans une quatrième partie : acteurs privés et publics organisant la création, la conservation et la transmission du patrimoine, la diffusion la plus large des oeuvres, d’une part ; politiques visant à créer et à maintenir un lien entre culture, mémoire et identité nationale, sociale ou locale, de l’autre. Les politiques culturelles publiques mises en place dans les pays occidentaux, tout particulièrement en Europe, au lendemain de la guerre, sont étudiées dans la diversité des modèles nationaux d’organisation, des moyens mobilisés, des missions assignées aux divers organismes qui en sont chargés. Les interactions entre ces politiques culturelles et la vie culturelle dans son ensemble mais aussi entre les pouvoirs publics (au niveau national, régional et local) et les acteurs privés (associations, mouvements d’éducation populaire, fondations philanthropiques, etc.) ont fait l’objet de nombreux travaux depuis une trentaine d’années dans la plupart des pays considérés.
Parmi les créateurs de représentations symboliques, les intellectuels au sens large forment une catégorie à part qui fait l’objet d’une cinquième partie dans cet ouvrage, où sont étudiés successivement les formes et motifs de l’engagement, l’essor des sciences sociales et humaines, enfin le mouvement étudiant des années 1960. Il s’agit de présenter non seulement les grandes figures et les courants de pensée qui dominent l’époque considérée, mais aussi la montée en puissance des professions intellectuelles, la massification de l’enseignement secondaire, puis supérieur, le dynamisme des sciences sociales et humaines. L’influence de ces phénomènes sur l’évolution du débat politique ou sur des événements transnationaux tels que les mouvements de contestation de 1968 est au cœur du sujet. En revanche, l’histoire des sciences et des techniques ou l’histoire de l’éducation ne sont pas traitées en tant que telles.
Une sixième et dernière partie passe en revue un certain nombre de thèmes de nature plus sociétale : les nouveaux terrains de lutte des années 1970, les politiques du corps, du genre et de la sexualité, les religions établies et les nouvelles spiritualités, les sports, la consommation et les loisirs. Les évolutions globales des sociétés occidentales et leurs rapports au politique sont analysées à l’aune des transformations culturelles, médiatiques et politiques. L’hypothèse d’une « crise de civilisation » diagnostiquée par beaucoup d’intellectuels tout au long de la période est interrogée. L’évolution des mœurs, le renouvellement des formes esthétiques, les revendications des minorités multiplient les occasions de conflit autour des valeurs dominantes. Le jeu entre censure et transgression, la contestation des pouvoirs et les échappées utopiques caractérisent tous les pays de l’aire occidentale dont les systèmes de contrôle culturel sont présentés. Les Églises participent également au débat sur les grandes valeurs des pays occidentaux, et sont, à ce titre, des acteurs de la culture et de la dynamique politique, aux États-Unis comme en Europe occidentale, mais l’histoire religieuse en tant que telle n’est pas incluse dans le sujet.
Ces six parties thématiques sont le plus souvent découpées en fiches elles aussi thématiques mais plus précises, qui sont à leur tour réparties entre les cinq grands pays au programme, auxquels s’ajoutent un point sur les circulations transnationales d’idées, d’images, de sons etc. (c’est-à-dire impliquant d’autres acteurs et logiques que ceux qui relèvent des États-nations) et un aperçu sur d’autres pays européens que les quatre pays « majeurs ». Enfin, dans ces sous-fiches nationales ou inter- et transnationales, le lecteur retrouvera des éléments de chronologie et de périodisation.
Bonne lecture!
LM
Bienvenue sur le blog de Laurent Martin, professeur d'histoire à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, membre du laboratoire ICEE, libre penseur..