Aujourd’hui, à 16 heures, j’étais comme prévu à l’amphi BR06 de l’université de la Sorbonne-Nouvelle, où devait se tenir la rencontre avec Jack Lang. Celui-ci avait déjà décommandé sa venue de peur d’être violemment pris à partie, mais j’étais quand même sur place pour discuter avec les étudiant.e.s. qui l’auraient voulu. L’amphi était vide. Vide comme un cerveau de censeur.
Entretemps, l’asso des Hystériques, comme elles/ils se nomment elles/eux-mêmes (tout en s’offusquant qu’on les nomme ainsi, c’est compliqué) avait fait parvenir une « lettre ouverte » aux instances de l’université pour réclamer de nouveau la déprogrammation de cette rencontre. Comme j’y suis nommé, et interpellé, je me sens tenu d’y répondre dans ce nouveau billet. Certes, mon modeste blog n’a pas la puissance de feu des réseaux sociaux, mais enfin, j’essaie de compenser la quantité par la qualité. Et puis, l’attention que m’ont porté ces personnes a gonflé les chiffres de fréquentation de ce blog – c’est l’effet paradoxal bien connu de la censure.
Je les remercie donc, et les félicite. Eh oui, je vous félicite, chères/chers Hystériques* : vous avez gagné! Lang n’est pas venu. La rencontre a été annulée. Vous avez fait la preuve de votre capacité à mobiliser des étudiant.e.s., à utiliser les réseaux, vous avez bloqué des portes, occupé le terrain. Vous avez montré votre pouvoir. Bravo. Vous pourrez sabrer le mousseux ce soir. Mais cette victoire est en trompe l’œil. En réalité, vous avez perdu, et à plusieurs titres.
D’abord, symboliquement, vous avez montré de quel côté était l’intolérance, la censure, le refus de débattre. Symboliquement, votre défaite est écrasante. Ensuite, vous avez perdu une occasion de poser à cet homme des questions dérangeantes auxquelles il aurait pu répondre, vous avez perdu une occasion d’apprendre et de réfléchir – et lui aussi, par votre faute, a perdu une occasion, celle de vous entendre, de vous comprendre. Vos questions et vos critiques n’étaient pas toutes illégitimes, loin s’en faut. Il ne les entendra pas. Chacun s’enfermera derrière les murailles de ses convictions, dans le confort douillet de sa bulle informationnelle et idéologique.
Plus fondamentalement, cette défaite est collective. Nous avons tous perdu, l’Université a perdu, et je ne parle pas seulement de la Sorbonne-Nouvelle. L’Université, dont le nom dérive de l’universalisme, qui devrait être un lieu ouvert, un lieu de débat et de savoir, s’est transformée par la grâce d’une pétition en forteresse et en prison où règne la police de la pensée.
Dans cette lettre ouverte qui m’est en partie adressée, une question de fond est posée : « l’université existe-t-elle pour représenter ses étudiant·es ? Reflète-t-elle les valeurs de celleux qui refusent que la faculté devienne une tribune pour une personnalité que plus d’un millier de signataires estiment illégitime dans ce cadre ? D’après nous, c’est de toute évidence son rôle. »
Nous sommes là en profond désaccord. Une université n’a pas à représenter ses étudiants (ni ses enseignants, d’ailleurs). Elle n’a pas à se dire de droite, de gauche ou du centre. Elle est un lieu de confrontation intellectuelle et toutes les idées et toutes les personnes, à partir du moment où elles ne tombent pas sous le coup de la loi, y ont droit de cité, droit de parole. Et je défendrai aussi bien le droit d’une Marine Le Pen à venir s’y exprimer que celui d’un Jean-Luc Mélenchon. La liberté d’expression n’est pas à géométrie variable. Et la censure ne cesse pas d’être une censure parce qu’elle se pare des atours de la gauche ou d’une noble cause.
On attribue, probablement à tort, à Voltaire, une belle pensée sur la liberté d’expression : « Je ne partage pas vos idées mais je me battrai pour que vous puissiez les exprimer »(quelque chose comme ça, je cite de mémoire). On peut aussi penser à cet arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme qui date de 1976 et que j’aime à rappeler dans mes cours sur la censure. Appelée à juger d’une affaire de presse en Grande-Bretagne, la Cour avait estimé que « La liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels d’une société démocratique, l’une des conditions primordiales de son progrès et de l’épanouissement de chacun. Sous réserve des restrictions mentionnées, notamment dans l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme, elle vaut non seulement pour les informations ou les idées accueillies avec faveur, ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’Etat ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’y a pas de société démocratique. »
C’est cet arrêt qui avait servi, notamment à débouter les plaignants qui poursuivaient en justice Charlie Hebdo pour avoir publié les caricatures de Mahomet. Il me semble parfaitement adapté au cas présent.
Cette liberté d’expression et sa traduction dans l’espace académique sont attaquées de toutes parts. De la droite ou de l’extrême-droite, cela était attendu. De la gauche ou de l’extrême-gauche, ce l’était moins. Mais, foin de théorie politique, quand tout un tas de personnes semblent mues avant tout par une indignation morale qui leur tient lieu de pensée. Contre cette intolérance et la censure qui en découle, je continuerai de me battre avec mes faibles moyens.
J’ai conscience, au terme de ce court billet d’humeur, de n’avoir pas répondu à d’autres points intéressants soulevés par cette affaire ou par la lettre ouverte (qui porte décidément mal son nom) à moi partiellement adressée. Ce sera pour un autre billet ou pour un cours, par exemple sur la politique culturelle de Jack Lang. Car voici un autre effet positif de la censure : c’est qu’elle me fouette les sangs et me pousse à descendre dans l’arène. Pour cela aussi, soyez remercié.e.s, chères/chers Hystériques*.
LM