Bonjour,
La semaine qui vient de s’écouler fut riche en émotions et rencontres, abondante aussi en matière à songer. Mercredi et jeudi virent la gloire de Pascal Ory tel qu’en lui-même enfin l’immortalité le changea (Edgar A. Poe me pardonnera cet emprunt, qui plus est incorrect puisque lui parle d’éternité et non d’immortalité), Pascal, mon maître devenu mon ami, accueilli par l’un des clubs les plus select de la capitale : l’Académie française. Vendredi et samedi, la tête encore tout résonnante des tambours de la garde républicaine, je m’en fus prendre l’air du côté de Fribourg, dans une autre compagnie des plus choisies puisque j’étais invité par la faculté de théologie de l’université catholique dans le cadre d’un colloque par elle organisé sur un thème assez surprenant en ce lieu plus habitué aux transports spirituels : la pornographie.
Entre les deux lieux et moments, d’invisibles rapports jetaient des passerelles de dentelles. Pascal n’avait-il pas écrit le savoureux Jouir comme une sainte qui mêlait érotisme et religion en glosant sur L’Extase de Sainte-Thérèse, la célèbre statue du Bernin située dans la chapelle Cornaro de l’église santa Maria della Vittoria à Rome? Contrairement aux austères protestants, les catholiques prisent fort le mélange des extases spirituelle et corporelle, dans certaines limites toutefois, on le verra.
Parlons d’abord de l’élévation de Pascal. Celle-ci fut précédée d’un before et suivie d’un after, auxquels il me fut également donné d’assister. Le mercredi qui précéda la cérémonie de réception, une autre cérémonie, moins formelle mais néanmoins très préparée, fut organisée dans les salons des éditions Gallimard, rue de l’Université, dans le 7e arrondissement de Paris, à un jet de pléiade de la rue Sébastien-Bottin. J’étais arrivé à peu près à l’heure fixée sur le carton d’invitation (18h30) et attendis sagement que vienne mon tour d’entrer dans le somptueux hôtel particulier. Juste derrière moi, dans la file d’attente qui s’était formée devant la porte, je reconnus André Kaspi, l’historien américaniste qui avait été mon directeur de maîtrise (cela s’appelait ainsi, à l’époque) à la Sorbonne. Ses cheveux avaient blanchi mais l’oeil bleu restait pétillant de malice. Je le saluai et lui rappelai qu’il avait dirigé, voici près de trente ans, un mémoire qui portait sur la bande dessinée américaine dans la première moitié du XXe siècle, un travail qui n’était pas sans qualités, comme il se plut à le reconnaître à l’époque. Il me répondit que cela m’avait plutôt réussi, sans que je sache ce que cette phrase tenait à la connaissance qu’il avait de mon parcours ou à une habitude qu’il avait prise de féliciter ainsi tous ceux qui étaient passés par son enseignement.
A l’intérieur, en haut de l’escalier aux degrés de pierre, Pascal était là, tout à fait maître de maison, saluant un à un ses invités à mesure qu’ils franchissaient le seuil. Je retrouvai l’amie Françoise Taliano des Garets, venue tout droit de Bordeaux pour l’occasion, la non moins délicieuse Marie-Anne Matard-Bonucci, qui me gronda gentiment de n’avoir pas donné signe de vie depuis longtemps, Evelyne Cohen et d’autres ami.e.s et connaissances que j’eus plaisir à revoir en cette heureuse occasion. Nous nous pressions nombreux dans des pièces somme tout exiguës et il me fut difficile d’approcher de l’épée qui reposait dans son écrin de velours violet, moins fatale que Stormbringer mais presque aussi belle.

Pascal en rappela l’origine, due au maître joaillier Thierry Vandome, en expliqua les symboles profus (de la devise latine gravée sur la lame d’acier, empruntée via son propre père, journaliste à Ouest-France, à Pline l’Ancien, et que l’on pourrait traduire par : « Aucun jour sans une ligne », à la coquille en forme de spirale ouverte ou gidouille pataphysicienne, en passant par les empreintes digitales de ses enfants sur l’argent blanc…), après qu’Alban Cerisier, président du comité de l’épée (qui rassemblait les quelque trois cents souscripteurs), et Pierre Nora, de l’Académie, eurent tour à tour tressé ses lauriers. Les discours furent appropriés aux circonstances, quoiqu’un peu longs sans doute pour un certain nombre de personnes chargées d’ans et qui n’avaient pu trouver à s’asseoir… Je m’attardai un peu près du buffet pour pouvoir échanger quelques mots avec Pascal qui était heureux, ému et comment ne l’aurait-il pas été? Je le quittai enfin en lui promettant d’être là pour son heure de gloire, le lendemain.


Le lendemain, donc, jeudi 20 octobre, j’arrivai très en avance Quai Conti. J’avais traversé le Louvre et la Seine sous un beau soleil, contemplé quelques instants l’une des plus belles vues de Paris (le square du Vert Galant, à la pointe de l’Ile-de-la-Cité, vue du Pont des Arts), me disant qu’il y avait trop longtemps que je n’avais pas pris le temps de me promener le nez au vent dans Paris. Il faisait étrangement chaud pour la saison. J’en avais profité pour revêtir mon plus beau – et, à la vérité, mon unique – costume, d’été, en coton et lin marron, sur une chemise rouge aux boutons cassés. J’avais volontairement omis la cravate pourtant exigée par le carton d’invitation ; on ne me laissa entrer qu’à la condition expresse que je passe l’un de ces tristes ornements autour de mon col, ce que je fis de bonne grâce après avoir puisé dans le sac que l’on me tendit d’une main impérative. Je me trouvais très enlaidi mais du moins étais-je correctement vêtu selon les standards du lieu. Avec une sotte fierté, je me félicitai d’avoir réussi du premier coup à faire le noeud, moi qui n’en avais pas fait depuis une vingtaine d’années.
A l’intérieur, je retrouvai comme la veille des têtes connues et sympathiques, certaines déjà présentes la veille au before, d’autres pas. L’histoire culturelle « à la Ory » était bien représentée mais d’autres cercles, amicaux, familiaux, professionnels, se repéraient à des embrassades, des accolades, des serrements de main ; dans l’hémicycle aux fauteuils verts ou orange, la distribution des invités répondait probablement à un ordre protocolaire, une subtile hiérarchie distinguant les importants des moins importants. Faisant partie des seconds, nous jouions avec mon voisin à reconnaître les premiers, comme les personnages de la scène d’ouverture de Cyrano de Bergerac. Cela nous fit patienter jusqu’à l’arrivée, précédée des roulements de tambours de la garde républicaine, des Immortel.le.s, et parmi elles et eux, Pascal, en grand et bel uniforme qu’il portait, ma foi, fort bien. Il prit place parmi ses nouveaux pairs et se tint debout (malheureusement de dos pour moi, mais des écrans permettaient de le voir sous d’autres angles) pour lire son discours de remerciement, cinquante minutes d’érudition élégante et parfois drôle, truffées presque à l’excès de citations puisées aux auteurs et aux contextes les plus divers. Erik Orsenna, du haut de sa tribune et de son quart de siècle passé sous l’habit vert, lui répondit sur le même ton, mêlant anecdotes, digressions et bons mots. Ces deux-là se connaissent bien et s’apprécient, cela s’entendait. L’un et l’autre poussèrent même la chansonnette, comme pour prouver qu’on peut tout se permettre lorsqu’on accède à l’immortalité, et montrer que l’Académie, en vieille dame indigne qui se respecte, n’est pas si ennuyeuse ni si guindée qu’on l’imagine.

On trouvera à cette adresse les deux discours et la vidéo de l’événement : https://www.academie-francaise.fr/actualites/reception-de-m-pascal-ory-f32

Quand la séance fut levée, nous attendîmes dans la cour que sorte le grand homme, aux côtés de son épouse, et qu’il donne le signal du départ vers la Maison de l’Amérique latine, où se préparait déjà l’after sans lequel il n’est pas de fête réussie. Je m’y rendis en compagnie de quelques amis et y passai un début de soirée agréable, malheureusement gâché, au retour, par une pluie battante qui détrempa rapidement mon beau costume de lin. Du moins avais-je pensé à rendre en sortant de l’Académie cette affreuse cravate qui ne m’allait pas au teint.
Le lendemain, vendredi, je m’en allai de bon matin prendre un train à la gare de Lyon, lequel m’emmena à Genève et, de là, à Fribourg, dans ce qui n’est plus tout à fait la Suisse romande et pas encore la Suisse alémanique. On trouve dans cette ville de 40 000 habitants entourée de montagnes et de pâturages une université catholique, la plus importante de Suisse et à vrai dire la seule. La faculté de théologie y organisait une rencontre sur le thème de la pornographie, ce qui put faire frémir certaines bonnes âmes, que le journal suisse Le Matin s’empressa de rassurer : « À l’Université de Fribourg, il ne s’agira pas de regarder des vidéos pornographiques mais de parler du sujet avec «humilité» ».
De fait, l’intention générale qui présidait à la conception de ce colloque par un frère Dominicain à l’esprit ouvert mais assuré de ses principes était clairement dénonciatrice mais elle ménageait une place à des chercheurs en sciences humaines et sociales qui n’avaient pas un discours excessivement moralisateur. J’en faisais partie au titre de l’histoire et d’un vieil article datant de presque vingt ans dans lequel j’avais posé quelques jalons pour une histoire culturelle de la pornographie. Je m’en servis pour rappeler que la pornographie était présente dans l’antiquité gréco-latine, qu’elle avait connu une éclipse au Moyen-Age et un retour à la Renaissance, qu’elle était entrée en son âge industriel au XIXe siècle. Je me fis sèchement reprendre par un intervenant sur mon interprétation selon lui erronée de la doctrine et de l’anthropologie chrétiennes médiévales, qui n’aurait pas été si hostiles au corps et à ses représentations que je l’avais prétendu. Le corps n’avait pu être méprisé ni mortifié puisque la pensée chrétienne et, singulièrement, catholique, est une pensée de l’incarnation. Mais, comme le reconnut un autre intervenant, il y a quand même eu, dans la pensée comme dans la pratique chrétiennes, et jusqu’à nos jours, un « sérieux problème » avec les plaisirs des sens – justement parce que, le corps étant aussi sacré que l’âme et l’esprit, on doit le préserver de toute forme de corruption. Certes, la sexualité n’est pas (ou plus) taboue, et ces catholiques fervents en parlaient librement et parfois crûment, mais cette sexualité est spiritualisée, régulée par l’idéal d’élévation et de perfectibilité de l’être humain. Il importe donc de rester chaste jusqu’au mariage (voire durant sa vie entière, dans le cas des prêtres), de repousser la tentation de la masturbation et, bien sûr, de ne pas consommer de pornographie dont beaucoup, à ce qu’il paraissait, n’avaient entendu parler que par ouï-dire. Jouir comme une sainte, vraiment… Pascal Ory aurait sans doute trouvé délicieuses ces protestations de bonne foi et cette saine défense spirituelle contre les péchés du monde moderne. Quant à moi, elles me firent sourire mais aussi réfléchir. Ce qui était le but, après tout. Je m’en revins à Paris pensif, et plus convaincu que je ne l’étais avant mon départ de l’impérieuse nécessité de me mettre enfin à cette histoire de la pornographie en Occident dont j’avais jeté les bases voici vingt ans.
LM


